Cultures italiennes (XIIe-Xve siècle), sous la direction d'Isabelle Heullant-Donat avec la collaboration de Gian Mario Anselmi, Enrico Artifoni, Alessandro Barbero, Renato Bordone, Carla Frova, Laura Garuffi, Anna Imelde Galletti, Barbara Garofani, Paolo Golinelli, Lucia Gualdo Rosa, Marta Guerra, Massimo Miglio, Marino Zabbia, Gabriele Zanella, Préface de Michel Zink, Paris, Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Paris-X-Nanterre, Les Editions du Cerf (Initiations au Moyen Age), 2000, 394 p., 220 FF.

Frank La Brasca

Comme le souligne l'illustre préfacier, l'originalité de cet ouvrage consiste dans le fait qu'il a été dès son origine pensé comme destiné à des auteurs français.Trois des douze contributeurs ont été en effet directement écrites dans notre langue par leurs auteurs, tandis que les neuf autres émanant de médiévistes italiens reconnus ont été traduites afin d'être accessibles à un public français plus ou moins italianisant sans être forcément parfaitement  italianiste.

La maîtresse d'œuvre de l'entreprise, Isabelle Heullant-Donat, historienne de l'Italie médiévale et ancienne pensionnaire de la prestigieuse Ecole française de Rome, a donc fort opportunément souhaité offrir aux médiévistes français un aperçu assez large de cette culture italienne ancienne dont le monde savant s'accorde à reconnaître la centralité, tout en ne possédant pas toujours les instruments théoriques et conceptuels nécessaires pour l'appréhender avec suffisamment de justesse et de clarté.

Par leur concision et par l'actualité et la mise à jour de l'information qu'ils fournissent, ces douze articles seront également d'une grande utilité pour tous les italianistes (chercheur, étudiants, enseignants) qui sans être des historiens accomplis, éprouvent le salutaire besoin d'inscrire leurs recherches et leurs travaux dans les grandes lignes d'une riche et complexe évolution.

Dans son avant-propos, I. Heullant-Donat précise la visée  de l'ouvrage : faire connaître au plus large public possible les avancées de l'historiographie italienne dans les diverses domaines de l'histoire culturelle italienne de la fin du Moyen Age que distinguent à la fois son extrême diversité (prégnance particulière du phénomène urbain) et le développement particulier de toute une série de pratiques culturelles et professionnelles destinée à exprimer et à diffuser dans les reste de l'Europe des "schémas mentaux qui s'imposent à l'extérieur comme à l'intérieur du pays" selon une formule de Jacques Le Goff. Les textes qu'elle a choisi de faire figurer dans ce panorama sont tous accompagnés de fort utiles appendices documentaires et bibliographiques.

La première contribution [Les langages de la culture urbaine (XIIe-XVe siècle), p. 17-51] de Anna Imelde Galletti de l'Université de Pérouse écrite directement en français,  revisite le phénomène tant de fois étudié et exalté de la renaissance de la vie urbaine en Italie en invitant à ne plus le situer dans une vision illusoirement hiérarchique par rapport aux expériences analogues se produisant dans d'autres aires géographico-culturelles non seulement limitrophes (mondes français et espagnol), mais même plus largement trans-méditerannéennes (monde grec, monde islamique).

L' historienne montre avec pertinence la spécificité des langages culturels qui s'élaborent dans les cités-états de l'Italie  qui n'ont évidemment pas comme référent un Etat centralise, mais leur propre auto-promotion vue en relation avec une filiation fantasmatique avec les grands mythes fondateurs de l'Antiquité : Troie, Rome.

Elle analyse ensuite le témoignage capital et bien connu d'Othon de Freising aux prises avec une dichotomie difficilement concevable entre la Rome du livre et la Rome réelle qui s'incarne pour lui dans les élites bourgeoises des communes lombardes, puis les grands témoins représentatifs  de cette culture urbaine en voie de constitution : les chroniqueurs médiévaux (Dino Compagni), les prédicateurs des ordres mendiants (St François), les rhéteurs et vulgarisateurs (Buoncompagno da Signa, Brunetto Latini), les jongleurs et, bien entendu, figure obligée de tout cet itinéraire, le "Vate" lui-même, Dante Alighieri, chantre de la nouvelle dignité de la langue vulgaire.

La contribution de Carla Frova, elle aussi de l'Université de Pérouse, a été également rédigée en français et porte sur les "Ecoles et universités en Italie (XIe-XIVe siècle)" (p. 53-85)  et s'ouvre sur la remarque d'une extension  du champ de la culture à la fin du XIe siècle.

En 1039, le clerc bourguignon Wipon dresse à l'Empereur Henri III le tableau élogieux d'une Italie où les laïques  remplissent les écoles.

Dans la même période, on voit se créer et prospérer des institutions éducatives, notamment cette création qu'est l'Université et  entrer en crise le modèle traditionnel  des sept arts libéraux.

L'education primaire assurée par les magistri puerorum, les grammatici et les abacistae prend de plus en plus d'importance.

En ce qui concerne l'enseignement universitaire, on peut dire que la spécificité italienne semble se marquer par la généralisation du modèle corporatif de l'universitas scolarium opposé à celui de l'universitas magistrorum s'impose en deçà des Alpes et par une plus grande "professionnalisation"  des docteurs issus des Universités.

Lucia Gualdo Rosa de l'Université de Naples, spécialiste émérite de l'humanisme civil italien et en particulier de Leonardo Bruni signe une contribution intitulée Préhumanisme et humanisme en Italie: Aspects et problèmes (p. 87-120). Partant d'Albertino Mussato et du mythe de fondation laïque du "poète théologien", L. Gualdo Rosa s'attarde sur les analyses linguistiques de Dante mettant en relation l'achèvement de la Comédie  et l'échange épistolaire latin avec Giovanni del Virgilio et montre combien l'intérêt et les convictions des milieux intellectuels de toute la péninsule (de l'aire vénéto-padouane à la cour angevine en passant bien entendu par Avignon, Rome et Florence) que l'on qualifie de pré-humanistes convergeaient en une exaltation identitaire et nationale de la supériorité du classicisme latin.

Dans cette exaltante histoire, la figure de Pétrarque, découvreur de manuscrits, philologue, paléographe, historien et poète est évidemment centrale, mais L. Gualdo Rosa choisit de commenter une belle page de l'historien Biondo Flavio (qu'elle nous donne en latin et en traduction en appendice) exaltant de manière solennelle l'essor du mouvement humaniste au XVe siècle et nous permet ainsi, grâce à ses remarques éclairantes, de nous représenter la force et l'impact de cette révolution intellectuelle menée sous l'enseigne de la redécouverte de l'Antique.

Massimo Miglio de l'Université de Viterbe nous fait pénétrer dans le climat culturel de la curie (Culture à la cour des papes, XIIe-XVe siècle, p. 121-143). Il montre tout d'abord la montée en puissance de l'écriture sous toutes ses formes (documents administratifs, financiers, décisions, privilèges, sentences, dispenses, correspondance diplomatique etc.) à la cour des pape à partir du XIIe siècle. Le stilus Curiae devint ainsi un modèle pour les chancelleries laïques et les centres universitaires grâce  à l'enseignement d'ars dictandi  hérité de l'école du Mont-Cassin. Mais les intérêts de la cour pontificale dépasse le champ strict de ses compétences doctrinales et institutionnelles pour s'étendre au domaine scientifique (médecine, mathématique, optique). Le transfert en Avignon laissa la place pour le développement d'une culture vernaculaire à Rome dont le témoignage le plus significatif est la très belle Cronica de l'Anonyme Romain.

Par ailleurs la bibliothèque pontificale s'enrichit et lors du retour de la papauté à Rome, la curie devient un cénacle regroupant les humanistes les plus prestigieux (Leonardo Bruni, Francesco da Fiano, Cencio Rustici, Pier Paolo Vergerio, Bartolomeo da Montepulciano). Au XVe siècle,  des cardinaux qui avaient été eux-mêmes des humanistes devinrent papes (Nicolas V, Pie II), la Bibliothèque  des pontifes s'enrichit considérablement et l'un des bibliothécaires de Paul II, Giovanni Andrea Bussi participa activement aux premières entreprises éditoriales qui aboutiront aux premières éditions incunables romaines des grands classiques latins.

Alessandro Barbero, de l'Université de Verceil (Piémont-Oriental) nous livre directement en français une contribution qui porte sur Education et culture à la cour angevine (1266-1343, p. 145-168).

Pendant les trois générations qui vont de 1266 (victoire de Charles d'Anjou sur l'Empereur Manfred à Bénévent) à la mort du roi Robert de Naples en 1343, cette dynastie française a joué un rôle culturel de premier plan en Italie. Sous Charles 1er d'Anjou, frère de Saint Louis, ce furent surtout les troubadours et les trouvères qui jouèrent un rôle important à la cour où Adam de la Halle fit représenter en 1283 son Jeu de Robin et Marion, un des premiers exemples de théâtre laïque.

Son fils Charles II se fit connaître pour sa piété  qui se traduisit par de très nombreuses constructions d'églises et fondations d'institutions pieuses. L'activité culturelle à la cour de Charles est en outre marquée par une volonté d'implantation de la culture d'origine française dans le milieu autochtone comme en témoignent les nombreuses  de français en latin d'œuvres françaises (Le Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure) ou d'auteurs classiques ou médiévaux latins en français. Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve et l'agronome Pierre de Crescence témoignent de la vitalité de la culture sous ce règne.

Le roi Robert d'Anjou  que Dante a ironiquement qualifie de "bon pour prêcher" (Paradis, VIII, 147), jouissait de son vivant d'une grande réputation de savant, de théologien et de prédicateur. Il fut notoirement lié aux milieux franciscains spirituels dont il subit l'influence à travers l'enseignement de Pierre de Jean Olieu, lors de sa captivité en Catalogne.
A sa cour, on trouve aussi des médecins et des philosophes comme Dino del Garbo (le commentateur de la chanson Donna me prega de Guido Cavalcanti) ou Cecco d'Ascoli et, plus tard les meilleurs représentants du pré-humanisme comme les correspondants de Pétrarque Barbato da Sulmona ou Giovanni Barrili, des peintres  dont Simone Martini et Giotto et bien sûr Pétrarque lui-même qui lui dédia son Africa.

Renato Bordoni et Barbara Garofani de l'Université de Turin, consacrent leur exposé aux Chroniqueurs italiens (XIe-XVe siècle), (p.169-191). A part les chroniques monastiques émanant du milieu bénédictin et les chroniques de cour du sud de l'Italie, la production italienne est essentiellement liée au milieu urbain. A l'origine on trouve des œuvres versifiées, mais entre  le XIe et XIIe siècle apparaît le corpus milanais attribué aux deux Landolfo (senior et junior) et à Arnolfo, rédigé en prose.

C'est à partir de la seconde moitié du XIIe siècle, lors du conflit opposant certaines communes à Frédéric 1er Barberousse, que ce genre d'écrits se dégagent peu à peu de la forme "annales" pour adopter celle de la véritable "chronique communale". La production s'intensifie (environ cinq cents textes recensés entre le XIIIe et le XVe siècle) et se laïcise (un quart seulement de ces textes est de provenance ecclésiastique). La troisième caractéristique du genre historique est qu'il demeure non codifié et non lié à une quelconque institution culturelle : on ne trouve pas au Moyen Age d'artes historicae comme il existe en revanche  des artes dictandi  et praedicandi.

Alors que ces chroniques résultent en générale d'initiatives individuelles, c'est à Gênes à al fin du XIe siècle qu'est instaurée la tradition de la chronique municipale commanditée par les autorités communales.

Aux XIIe et XIIe siècles se développent d'un côté des œuvres émanant de notaires et de juristes, notamment ceux liés au pré-humanisme padouan (Lovato Lovati, Ferreto de Ferreti, Albertino Mussato), de l'autre les chroniques rédigées par des membres des ordres mendiants (le franciscain Salimbene de Adam et le dominicain archevêque de Gênes Jacques de Voragine).

C'est surtout en Toscane que se développa la chronique en langue vernaculaire (Dino Compagni, les Villani, Marchionne de Coppo Stefani), mais il convient de faire une place toute particulière à la magnifique chronique romaine de l'Anonyme romain qui relate la vie du tribun Cola di Rienzo.

Laura Garuffi, de l'université de Turin, examine La prédication en Italie (XIIe-XIVe siècle) aux pages 193-237 de ce même volume.

C'est le concile de Latran IV de 1215 qui codifia une nouvelle stratégie politico-religieuse au sein de laquelle la prédication devenait une pièce essentiel du dispositif. Il semble toutefois qu'en Italie, le clergé séculier se tint en général à l'écart de l'activité de prédication qui devint surtout l'apanage des Mendiants. Les artes praedicandi  codifièrent le genre nouveau du sermo modernus introduit par un verset thématique tiré des Ecritures qui était ensuite analysé en détail (divisiones et subdivisiones) et illustré de similitudines et d'exempla.

La richesse du sermon en fit ainsi le véhicule principal de la divulgation des savoirs avant l'apparition de l'imprimerie. Les témoignages écrits que nous possédons sur la prédication en Italie au XIIIe siècle nous permettent de penser que la gestualité, la théâtralisation jouaient un rôle important dans la "performance" du sermon, mais il ne faut pas négliger non plus les contenus intellectuels et philosophiques ainsi que les visées politiques de la prédication. Le prestige des ordres Mendiants  sur les classe dirigeantes urbaines se traduisit par le développement du mouvement confraternel et notamment des confréries mariales à l'origine du développement à Florence par exemple d'une véritable spiritualité guelfe. C'est aussi dans ce cadre, que se développe une production d'écrits spirituels et de dévotion qui est le fait de laïques, pratique qui se généralisera au XVe siècle.

C'est dans ce contexte que se développa la prédication en vulgaire de Giordano da Pisa. L. Garuffi met parfaitement en évidence la spécificité de cette nouvelle prédication qui semble procéder à rebours de la démarche pastorale cléricale en allant de la morale au modèle, au discours sur Dieu.

Au XVe siècle nombreux furent les humanistes prestigieux qui furent investis dans l'activité de prédication confraternelle, notamment dans la célèbre Compagnia dei magi de Florence au sein de laquelle Politien, Alamanno Rinuccini, Giovanni Nesi, Machiavel prononcèrent des sermons.

La contribution de Paolo Golinelli de l'Université de Vérone s'intitule Hagiographie et cultes civiques dans l'Italie du Nord (XIIe-XVe siècle), p. 239-267.

Les saints sont souvent associés au lieu où reposent leurs corps et non au lieu de leur naissance. Paolo Golinelli s'attache tout d'abord à retracer l'évolution de l'historiographie hagiographique qui après s'être intéressé au rapport sanctus-locus, s'est attaché à analyser la notion de saint-patron. A partir des années 1970, sans doute sous l'influence du structuralisme, les études ont porté sur la dimension anthropologique que pouvait revêtir de telles études. Gina Fasoli et Chiara Frugoni notamment étudièrent les sources que constituent les laudes civitatum. L'intérêt pour l'hagiographie italienne s'est également développé en France dans les études d'André Vauchez introducteur du concept de "religion civique" et de Jean-Charles Picard. A ce concept, P. Golinelli propose d'adjoindre celui de "saint urbain" et il esquisse une typologie du passage du culte du saint patron à une véritable religion civique dans les villes italiennes.

A l'époque du bas Empire, les villes changent de nom pour adopter celui de leur saint patron.

Au cours du haut Moyen Age jusqu'au douzième siècle c'est le trinôme ville-évêque-saint patron qui semble s'imposer comme centre de rassemblement des différents acteurs de la vie urbaine.

Par la suite, des cultes conflictuels se développent à l'intérieur des cités traduisant une fragmentation des dévotions. La Commune avait du mal à faire valoir ses propres exigences en matière de culte citadin face aux autorités religieuses et à la fin du XIIIe siècle, on voit apparaître le culte de personnages associés à des mythes païens ou à l'Antiquité romaine ( statue de Bonissima à Modène, de madonna Verona, de Virgile à Mantoue, du Regisol à Pavie). Peu à peu les symboles citadins se diversifient et à l'époque humaniste le modèle de sainteté n'est plus fondé sur des miracles mais sur la conformité morale aux grands idéaux antiques.

Enrico Artifoni de l'Université de Turin nous donne le texte revu et corrigé d'un de ses articles parus en 1993 dans la revue "Quaderni Medievali". Le titre en est L'éloquence politique dans les cités communales (XIIIe siècle), p. 269-296.

L'art oratoire laïque est moins étudié que d'autres manifestations de l'intensification des formes de communication au Moyen Age telle que la prédication. L'article de E. Artifoni est consacré à ce qui pourrait être défini comme un ars concionandi, forme d'éloquence qui dépend à la fois de la circulation d'œuvres anciennes (De inventione, Rhetorique à Herennius attrivuée alors à Cicéron), de la diffusion des artes dictaminis et de la prédication.

La culture des juristes comprenaient alors des éléments aussi bien rhétoriques que juridiques. Dans le Trésor de Brunet Latin, les sciences convergent dans le livre III sur un traité de gouvernement de la cité. Brunet, après d'autres observateurs tels Jean de Salisbury et Othon de Freising, voit dans cette conjonction entre rhétorique et politique  une spécificité italienne. Toute une littérature juridique et rhétorique (Odofredo, Boncompagno da Signa) tourne en dérision une forme d'éloquence "plébéienne" uniquement fondée sur l'usage et dépourvue d'élégance et de science.

On a peu étudié l'ars concionandi car on l'a à tort assimilé à une pratique non codifiée et parce que l'on a abusivement identifié à la "letteratura podestarile" (la littérature destinée aux podestats) un certain nombre de textes (Oculus pastoralis, Liber de regimine civitatum, livre III du Tresor, De regimine rectoris de fra Paolino da Venezia) qui ne ressortissent que partiellement à cette catégorie.

Il faut lire de manière analytique certains textes rhétoriques pour procéder à l'identification d'un vocabulaire technique propre à la concio, pratique dont on peut déduire de différents écrits (chroniques, textes lexicographiques, artes praedicandi) qu'elle avait un caractère parénétique de masse.

E. Artifoni conclut en fournissant quelques remarques tirées de différents textes (Oculus pastoralis, Sermones et Liber de doctrina dicendi et tacendi d'Albertano da Brescia) qui permettent de vérifier l'importance du modèle du dictamen et du sermo modernus dans la construction des conciones. L'auteur termine en fixant un cadre très utile et très clair de ce que pourrait être une étude systématique d'ensemble sur l'éloquence laïque du Moyen Age italien.

La formation et culture des notaires (XIe-XIVe siècle) sont l'objet de l'étude de Marino Zabbia de l'Université de Padoue (p. 297-324).

Le processus selon lequel le simple rédacteur d'un document devient le notarius, titulaire d'une autorité officiellement reconnue et certifiant la "publica fides" (foi publique) du document, n'a toujours pas été éclairci par les diplomatistes et les historiens du droit.

C'est en se déplaçant de Pavie vers d'autres villes italiennes après la destruction du Sacré Palais en 1024, selon Girolamo Arnaldi, que les notaires du Regnum Italiae donnèrent naissance au notariat privé.

Cette thèse est contestée par d'autres spécialistes, cependant tous constatent l'apparition entre le Xe et le XIe siècle de juges-notaires qui s'orientent vers l'activité privée et introduisent des innovations dans l'écriture traditionnelle mais aussi dans le contenu des actes au contact de la renaissance juridique bolonaise.

Une nouvelle typologie documentaire apparaît également, les notaires emploie un signum qui est leur marque personnelle et l'instrumentum publicum est préparé selon des phases bien définies.

L'autorité publique communale se préoccupe de l'enregistrement et de la validation des actes comme le montrent les fameux Memoriali de Bologne.

Les notaires étaient formés dans des écoles urbaines de grammaire à la différence des juristes qui devaient nécessairement passer par les studia.

On a conservé l'Ars notarie du bolonais padouan Passeggeri qui réunit et condense un certain nombre de traités en une véritable somme théorique sur les différents aspects de l'art notarial.

L'itinéraire de Rolandino est particulièrement intéressant puisqu'il suivit aussi l'enseignement universitaire rhétorique de Boncompagno da Signa et, revenu à Padoue, finit par devenir chancelier.

Ce parcours exemplaire préfigure celui des principaux poètes, écrivains et humanistes de Giacomo da Lentini à Coluccio Salutati en passant par les pré-humanistes padouans comme Lovato Lovati ou Albertino Mussato. Armando Petrucci a montré combien la pratique d'écriture des notaires (rédaction de brouillons, de cahiers de notes) a influencé les formes et les modalités de la composition littéraire mais aussi la rédaction des chroniques possédant parfois un haut degré d'élaboration stylistique conforme aux enseignements de l'Ars dictaminis.

Gian Mario Anselmi et Marta Guerra traitent de la Culture et éducation des marchands (XIIe-Xve siècle), aux pages 325-344.

Contrairement à ce qu'affirmait W. Sombart, la culture des marchands était loin d'être superficielle. On sait comment le commerce s'affirma en Italie et dans l'Europe tout entière  jusqu'à la crise du milieu du XIVe siècle. Un hiatus apparaît entre raison commerciale et éthique chrétienne. Les aptitudes du marchand à l'écriture et au calcul sont des indices d'une formation culturelle assez poussée. Une pédagogie marchande se différencie de la pédagogie chrétienne dominante. Le chroniqueur Giovanni Villani nous donne des indications précieuses sur la scolarisation publique des enfants à Florence. La lecture des Auctores  était préconisée avec succès comme le montrent les recherches effectuées sur les bibliothèques des marchands. De nombreuses œuvres de la littérature vernaculaire (en particulier cette "épopée marchande" qu'est le Décaméron selon Vittore Branca) figuraient en bonne place dans ces bibliothèques. Ceci explique la participation  de nombreux marchands au mouvement humaniste du XVe siècle qui est illustrée et analysée dans les nombreuses études de Christian Bec sur ce thème.

La dernière contribution du volume est signée de Gabriele Zanella de l'Université de Pavie, elle est consacrée à La culture des hérétiques italiens (XIIe-XIVe siècle), p. 345-373 et clôt pour ainsi dire ce tour d'horizon complet des divers aspects de la culture médiévale italienne.

Après une longue période d'accalmie (du VIIIe au XIe siècle) une nouvelle vague d'hérésies (après celles qui avaient marqué les premiers siècles de l'Eglise surtout en Orient et en Afrique du Nord)  déferla cette fois sur l'Europe à partir du XIIe siècle. A la différence de la première vague hérétique, cette nouvelle poussée concernait de larges secteurs souvent incultes de la population, d'où le danger unanimement ressenti, malgré leur antagonisme, par les autorités de tutelle impériale et ecclésiastique. Les trois grands courants hérétiques (cathares, vaudois, dolciniens) possèdent leurs caractéristiques propres. Valdès, par exemple, riche marchand de Lyon touché par une exigence de spiritualité, ne désira pas explicitement rompre avec la hiérarchie officielle de l'Eglise mais fut considéré comme hérétique pour avoir poursuivi sa prédication contre l'interdiction épiscopale.

Devant le danger de la propagation de l'hérésie, on institua une inquisition monastique et pontificale entre 1231 et 1233.

En ce qui concerne la culture des hérétiques, il faut bien reconnaître qu'elle ne nous est accessible qu'à travers des documents qui ressortissent plutôt à la culture sur les hérétiques.

Dans ces limites, la culture des cathares semble mêler des cosmogonies renvoyant au paganisme (notamment une mythologie de la fécondité) et des conceptions surtout néo-testamentaires. Mais il faut prendre garde à la très grande hétérogénéité des conceptions hérétiques dont le contenu doctrinal varie énormément d'une communauté à l'autre.

En fait, il y a des raisons de penser que les hérétiques étaient surtout des groupes humaines qui ne trouvaient pas leur place dans le processus de rationalisation qui s'opérait alors dans la société tout entière aussi bien dans la vie religieuse que dans la vie civile. G. Zanella réfute avec beaucoup de force l'idée d'une corrélation possible entre l'hérésie et la protestation sociale, en revanche on peut constater qu'il n'y a pas de personnes cultivées parmi les hérétiques. Pour lui, l'hérésie est la traduction d'un malaise existentiel concernant des individus par ailleurs parfaitement insérés dans la réalité urbaine, ce qui expliquerait la réticence avec laquelle les autorités communales appliquèrent les injonctions anti-hérétiques émanant de l'autorité ecclésiastique. Les persécutions antisémites à Ferrare sont  invoquées pour démontrer que le mécanisme d'exclusion des individus "différents" à un titre ou à un autre est un processus inhérent au corps social sans valence politique particulière. Pourtant, cette analyse semble contredite par l'affirmation exprimée peu après selon laquelle l'hérésie s'identifie à  "un mal-être dans lequel  les motivations politiques et sociales s'entrecroisent sans cesse". Cette contradiction traduit selon nous la difficulté dans laquelle se place l'auteur lorsqu'il semble considérer qu'il pourrait y avoir une conscience claire et nette des individus et groupes sociaux qui participent à un processus de crise sociale et politique aiguisé par le développement de la lutte de classes. Il nous semble qu'une prise de conscience de cette nature ne peut exister que dans des analyses abstraites effectuées en des lieux clos et sééparés du réel, et que toujours, y compris dans les crises de cette sorte qui ont marqué les sociétés contemporaines, c'est l'"impureté", le malaise diffus et vague qui constituent la règle générale.

Souvent les accusés n'ont aucune conscience d'être hérétiques ou d'appartenir à une organisation hérétique de type ecclésial.

L'article se conclut par une comparaison stimulante entre le chaos doctrinal des hérésies médiévales et la prolifération contemporaine d'un volontariat laïque dans un monde qui a perdu l'espoir dans la capacité structurante des idéologies : "Les hérétiques sont parmi nous".

Un index des noms cités (dans lequel on déplorera seulement le doublon "Leonardo d'Arétin" [sic!] dûment répertorié par ailleurs à "BRUNI, Leonardo") complète utilement cette belle publication qui deviendra désormais un ouvrage de référence indispensable non seulement pour les italianistes qui travaillent sur la période ancienne, mais plus généralement pour tous les historiens médiévistes.