Diritti in memoria,
carità di patria. Tribuni della plebe e governo popolare a Bologna (XIV-XVIII
secolo), éd. par Angela De Benedictis, Bologne, CLUEB - Cooperativa
Libraria Universitaria Editrice Bologna, 1999, 194 p.
Christian
Zendri
Le rapport entre magistratures
« populaires » et gouvernement de la cité, ainsi que la fonction
de la mémoire culturelle, reposant sur des textes au caractère essentiellement
normatif, sont au centre du livre édité par Angela De Benedictis, récemment
publié par CLUEB. Celui-ci réunit des essais de Matthew Thomas Sneider,
Cecilia Ciuccarelli et Paola Foschi, outre celui de De Benedictis elle-même.
Lobjet de lenquête est la magistrature bolonaise des Tribuni
della Plebe, instituée en même temps que les Massari delle
Arti en 1377, en tant que charge « populaire » par excellence,
garante de « létat de liberté, bon et pacifique » de la
civitas. Lessai de Angela De Benedictis, intitulé « Identità
politica di un governo popolare : la memoria (culturale) dei Tribuni
della Plebe », qui ouvre le volume, se concentre, après avoir brièvement
parcouru lhistoire de la magistrature et passé en revue ses fonctions,
sur leffort accompli par les Tribuns pour conserver la mémoire de
leurs droits. Et cela, surtout au XVIe siècle, à partir du
moment où le gouvernement bolonais, suite à la soumission de Bologne à
la domination de lÉglise, devint, de manière toujours plus affirmée,
aristocratique. Dans ce contexte, leffort accompli par les Tribuni
et les Massari, réunis sous lunique dénomination de Collegi,
se présente comme une tentative intéressante : se proposer comme
« gouvernement populaire », à la fois complémentaire et alternatif
au gouvernement aristocratique représenté par le Senato. Une tentative
qui alla jusquà se concrétiser dans une épigraphe placée dans la
cathédrale S. Petronio, aussi considérée comme un temple civique. Cette
épigraphe reproduisait le contenu dune bulle de Jules II, publiée
le 22 novembre 1510 et adressée, non à la magistrature des Quaranta,
ou Senato, mais aux Tribuni della Plebe et aux Massari
delle Arti. La bulle de Jules II confirmait quelques privilèges bolonais
et en accordait dautres. Lépigraphe, rédigée dans un latin
cultivé et archaïsant, et naturellement, plus encore, la bulle quelle
rappelait, devaient, au cours du temps, jouer un rôle central pour la
« mémoire culturelle » et laction politique des Tribuni
della Plebe, contre les prétentions du Sénat. La mémoire, dautre
part, ne représentait pas seulement linstrument de « résistance »
dune magistrature « populaire » dans ses confrontations
avec le régime aristocratique. Au contraire, elle contribua souvent à
unir le Sénat et les Tribuns dans un front unique contre les tentatives
de centralisation du gouvernement romain et des Légats pontificaux. A
cette fin, de nouvelles éditions des statuts municipaux furent promues,
des consilia furent rédigés par des juristes plus ou moins influents,
des ouvrages historiographiques érudits, destinés à illustrer le prestige
de la cité et de son gouvernement, ainsi que la gloire de lAntiquité,
furent publiés. Cette situation complexe est confirmée par létude
de Sneider (« Ai Collegi la causa del popolo et deli poveri pestilenti.
Il governo dellabbazia dei SS. Naborre et Felice 1510-1525 »), consacrée au rôle que lancien
monastère bolonais de S. Naborre et S. Felice joua au cours du XVIe
siècle, comme lieu daccueil et de soin aux victimes de la peste.
Encore une fois, à lorigine de lévénement, nous retrouvons
deux bulles du pape Jules II, selon lesquelles lancienne abbaye
devait remplacer le vieil hôpital du Morbo, utilisant à cette fin les
rentes des possessions monastiques. Mais, dans le même temps, Francesco
Soderini, cardinal de Volterra, prétendait à ces rentes. Par conséquent,
il était inévitable quune controverse éclatât entre la cité de Bologne
et le cardinal, à laquelle une transaction mit fin huit ans plus tard,
en 1518. Pendant toutes ces vicissitudes, les Collèges, qui intervinrent
aussi dans le gouvernement de labbaye, jouèrent un rôle fondamental
aux côtés du Sénat. Labbaye, dautre part, finit par perdre
sa spécificité de lieu de soin pour les seuls pestiférés, et devint une
sorte de caisse où puiser pour financer toutes sortes duvres
pieuses et dassistance.
Lessai suivant, de Cecilia
Ciuccarelli, « Giustizia o sedizione ? I Tribuni della Plebe
tra Bologna e Roma 1522-1559 », qui se fonde surtout sur la correspondance
entre le Sénat et lambassadeur bolonais à Rome, met en lumière les
multiples conflits surgis entre les Tribuns et le Sénat sur les limites
de leurs pouvoirs respectifs. Pendant quarante ans environ, les initiatives
« populaires » se multiplièrent pour étendre les frontières
de leurs fonctions, au détriment de celles de laristocratie sénatoriale,
dans un entrelacs complexe dactes et de correspondance avec le gouvernement
romain. Les Collèges, se considérant évidemment peu représentés par lambassadeur
bolonais à Rome, cherchèrent à plusieurs reprises à établir un rapport
direct avec le pontife et ses ministres, rencontrant lopposition
sénatoriale. Dans le même temps, les occasions de collaboration avec le
Sénat ne manquèrent pas, quand des problèmes communs incitèrent à laisser
momentanément de côté les dissentiments réciproques. La bulle de 1510
du pape Jules II, déjà évoquée, apparaît comme le point de référence des
revendications « populaires », ce qui confirme, une fois de
plus, le rôle de la mémoire dans la vie politique et juridique des gouvernements
des cités au début de lépoque moderne. La dernière étude, « La
sede dei Tribuni della Plebe e il Palazzo delle Biade. Studi e nuove acquisizioni
sul Palazzo Comunale », de Paola Foschi, complète le volume, en offrant
une reconstruction des vicissitudes historico-architecturales du palais
communal. Les événements politiques ne manquèrent pas, en effet, de laisser
une marque sur lédifice qui était le siège des magistratures, à
travers des agrandissements, des modifications et même de temporaires
abandons, comme ce fut le cas en 1506 quand Jules II, après avoir conquis
Bologne, éloigna les charges de leur siège habituel, craignant une infidélité
des magistratures locales compromises avec le vieux régime. Malheureusement,
dans le passé, quelques imprévoyantes restaurations « gothisantes »
déformèrent pour toujours lapparence du palais, en imposant une
uniformité et une régularité qui navaient jamais existé, en particulier
pour la façade. Ce nest que récemment quun travail de mise
en valeur de lédifice a été entrepris : une fois restauré et
transformé en musée, il deviendra un lieu de mémoire de la cité.
Dans lensemble, le livre
constitue une tentative, essentiellement réussie, pour reconstruire de
manière exhaustive, quoique assez synthétique, le portrait dune
des magistratures les plus intéressantes de la cité de Bologne. Lintérêt,
comme le souligne justement Angela De Benedictis, réside surtout dans
le caractère « populaire » du gouvernement incarné par les Collèges,
par opposition au gouvernement aristocratique, représenté par le Sénat
caractère « populaire » qui, naturellement, na
rien à voir avec un régime démocratique, mais est plutôt lié au maintien
de la paix et de « létat de liberté ». Le serment des
Tribuns nouvellement élus, dont la formulation met nettement laccent
sur le respect des statuts, du ius proprium bolonais, le montre
également. Limportance de la charge, à laquelle était associé lexercice
de la iurisdictio (dans une acception large du terme, typique du
langage juridique dAncien Régime), ne peut être mise en évidence
que si lon considère dune part les larges pouvoirs dintervention
des Collèges, partout dans la cité et contre nimporte quelle menace
pesant sur lorganisation de la res publica, et dautre
part, la présence capillaire dagents subordonnés à ces magistrats
dans les différents quartiers de la cité. Linfluence de la magistrature
devait ensuite augmenter, après 1469, quand le gouverneur-légat Giovan
Battista Savelli attribua aux Collèges de larges pouvoirs en matière de
jeux de hasard, marchés, poids et mesures, ornementation publique et propreté
urbaine, abus de charges publiques, fausse monnaie, sorcellerie, blasphème,
vol, mise au ban, soins donnés aux pestiférés. Cest précisément
limportance des fonctions et de laction « juridictionnelle »
des Collèges, au sens éclairé ci-dessus, qui les met en position dantagonistes
directs du Sénat, rétabli par Léon X en 1513. Laristocratie sénatoriale
fut même, de temps en temps, alarmée par le comportement des magistrats
« populaires », en particulier des Tribuns, au point de les
accuser de sédition, de crimen lesae maiestatis, cest-à-dire
de vouloir créer deux « têtes » dans la cité. Mais cela ne doit
pas induire à croire, avertit Angela De Benedictis, que le Sénat ait voulu
effacer les Collèges de la scène politique bolonaise. Ceux-ci faisaient
certainement partie du gouvernement de la cité, et cela ne faisait pas
lobjet de discussions, au point que le Sénat lui-même alla jusquà
soccuper de la construction et de la décoration du siège de ses
« adversaires », comme le montre létude de Paola Foschi.
Si, comme on la déjà dit, il y a un motif de désaccord, il réside
dans les frontières entre les fonctions respectives et les « sphères
dinfluence » politiques. En ce sens, le caractère « populaire »
de la magistrature des Collèges semblerait être lié en particulier à linfatigable
défense des statuts et des droits quils sanctionnent, face au gouvernement
romain. Défense qui, également sur la base des études de Sneider et de
Ciuccarelli, était ou prétendait être plus vive que celle conduite par
le Sénat. La notion même de « peuple » se lie par conséquent,
une fois de plus, à un droit précis, un ius proprium dans la tradition
la plus classique du droit commun, ou bien, ce qui revient au même, le
« peuple » trouve sa plus haute expression dans le droit quil
crée lui-même.
Il sagit dune
conception que la doctrine juridique du droit commun avait fermement
fondée dans la célèbre lex omnes populi du Digeste de Justinien
(D., 1, 1, 9), selon lequel omnes populi, qui legibus et moribus
reguntur, partim suo proprio partim communi omnium hominum iure utuntur.
Un concept de peuple qui se confond, par conséquent, avec celui de citoyenneté,
de civitas, en tant quappartenance à une communauté qui
vit selon son propre ius, civil précisément, concept dans lequel
il nest pas difficile de voir les traces de la tradition cicéronienne
et augustinienne, en plus de celles de la doctrine juridique. Si les
Collèges veulent se créditer dêtre les principaux gardiens de
ce droit, il ne faut pas oublier néanmoins la présence de sénateurs
au sein de cette magistrature « populaire », présence qui
a fait, du reste, lobjet de contestations récurrentes, fondées
sur la prétention à exclure laristocratie sénatoriale des charges
des Tribuni et des Massari. Cela rend naturellement le
tableau beaucoup plus complexe, et se trouve à lorigine de nombreux
conflits, à cause du mélange, dans une seule et même charge, du « peuple »
et de laristocratie, deux « corps » juridiquement distincts
et dans un rapport antagoniste constant. Cependant, cest précisément
cette complexité, évidente dans tous les essais, qui constitue le caractère
peut-être le plus stimulant du livre, qui échappe ainsi à un schématisme
facilement évocateur, mais privé dun véritable appui sur les sources.
La variété des points de vue, qui se succèdent et se mêlent, restitue
de cette manière un tableau vif et une image plutôt riche des événements
étudiés, même là où, souvent en raison du manque détudes déjà
existantes, certains problèmes ont seulement pu être signalés.
