Mario Infelise, I libri proibiti. Da Gutenberg allEncyclopédie,
Roma-Bari, Laterza (Biblioteca Essenziale), 1999, p. 154, 18.000
L / 9,3
Sandro Landi
Ce petit livre de Mario Infelise, lun des meilleurs
spécialistes italiens dhistoire de lédition, aborde la question
fondamentale de la censure et, plus en général, du contrôle des opinions
à lépoque moderne. La formule petit livre-grande question, dont
la Biblioteca essenziale Laterza offre de nombreux exemples dans
les domaines de lhistoire, de la philosophie, de la politique et
des religions, représente un phénomène éditorial nouveau et important
qui concerne désormais, sans exception, les maisons dédition scientifiques
italiennes. Le choix dune divulgation de haut niveau à petits prix,
susceptible dintéresser un large public cultivé, constitue une issue
possible à la crise généralisée du secteur et, par ailleurs, une occasion
privilégiée, sans doute jamais anodine, pour faire le point sur les acquis
et les débats récents dans tel ou tel domaine de la recherche. De ce point
de vue, la tâche de Mario Infelise nest pas des moindres. Le livre
aborde lhistoire de la censure des origines, cest à dire depuis
la parution du livre imprimé, à lEncyclopédie : périodisation
qui correspond, en gros, à celle de létablissement progressif dun
système de contrôle du savoir écrit, vers la fin du XVe et
à sa dissolution au cours du XVIIIe siècle. Quatre chapitres
retracent ce parcours.
Lauteur illustre dabord les débuts de la
censure (Le contrôle sur les livres) et son rapport presque essentiel
avec limprimé ; il explique les raisons dun contrôle
sur la production libraire que ni la dialectique entre le pouvoir politique
et le pouvoir religieux, ni la fracture confessionnelle et politique entre
catholiques et réformés ne rendent moins urgent et indispensable :
« pendant des siècles, jusquà la Révolution française, la conviction
que la publication dun livre ne devait pas être libre fut ordinaire
et généralisée » (p. 27).
Cela le conduit dans un deuxième chapitre (Cultures
bannies), à analyser en détail les caractéristiques et les effets
du formidable dispositif de censure mise en acte par léglise de
Rome avant et après le Concile de Trente. En effet, si le principe dune
supervision ecclésiastique de la production, de la circulation et de lusage
du livre est accepté, avec des nuances, dans tous les pays qui restent
fidèles à Rome, seul dans les anciens états de la péninsule la censure
ecclésiastique peut s'étendre dans son intégralité. La fondation en 1542
de la Congrégation du Saint-Office et en 1571 de celle de lIndex
marquent les étapes dune Contre-Réforme qui reconnaît dans le livre
le principal vecteur de la dissidence religieuse et politique. Sur la
base des recherches récentes, Infelise illustre non seulement la mise
en place des différents index de livres interdits, mais aborde, plus en
général, la question de la disciplinarisation de la lecture et du lecteur.
Cest en effet au niveau des pratiques de lecture que les pratiques
de la censure deviennent significatives. Quelles furent les conséquences
de cet immense effort de répression dans les domaines littéraires et scientifiques
ou même sur les attitudes du lecteur ordinaire ? A cet égard Infelise
a le mérite de montrer une réalité complexe et si, dun côté, quelques
interdictions, comme celle concernant la traduction de la Bible, eurent
sans doute une portée décisive, de lautre, le projet dun contrôle
total sur limprimerie et la lecture savéra bientôt utopiste.
Ce qui permet à lauteur de consacrer son troisième
chapitre aux Limites de la censure. Limites propres aux outils
et aux méthodes de censure, souvent inopérants face à une production libraire
qui ne cesse de croître et à un marché clandestin du livre tout aussi
performant. A tel point que linterdiction devient paradoxalement,
au cours du XVIIe et XVIIIe siècles, lune
des conditions nécessaire à susciter lintérêt dun public en
quête de nouveautés et daventures intellectuelles. Pour le lecteur
dAncien Régime, lire un livre interdit nest jamais un geste
négligeable, mais tout de même cest un geste qui devient progressivement
insignifiant sur le plan judiciaire.
Le quatrième chapitre (Absolutisme et censure)
illustre en effet comment, au cours du XVIIIe siècle, sous
la pression dune société civile de plus en plus soucieuse de ses
libertés, les monarchies absolutistes, sensibles aux arguments des Lumières,
assument la prérogative de censurer les livres en marginalisant léglise.
De telle sorte, la dissolution de la censure ecclésiastique est le préliminaire
de la naissance dun espace public où la seule censure est le tribunal
de lopinion. Ce parcours d'émancipation de la censure connaît évidemment
rythmes et temps différents dans les pays de lEurope catholique :
le retard italien est manifeste par rapport au cas français qui assume
ici le rôle de modèle. Lumières et Révolution aboutissent spontanément
à la déclaration des droits de lhomme de 1789 qui libère le livre
et la lecture du carcan de la censure, selon un énoncé qui sera enfin
repris par larticle 21 de la Constitution italienne de 1948.
Avant de terminer par une riche bibliographie, Infelise
propose quelques considérations de caractère historiographique. « Parler
de censure » écrit-il, « continue et sans doute continuera à
sous-entendre des implications politiques et religieuses liées au présent
qui risquent souvent de se projeter sur le passé et de le déformer »
(p. 122). En effet, si l « historiographie libérale et
démocratique » a souvent fait sien, sans le juger, le point de vue
des victimes de la censure ecclésiastique, en revanche, un certain « révisionisme
historiographique » a récemment minimisé les conséquences de la Contre-Réforme
sur « lévolution intellectuelle des pays catholiques ».
Le livre de Infelise a certainement la qualité déviter lun
et lautre écueil en choisissant une voie médiane qui prend en compte
les résultats dune riche série de recherches menées dans les deux
dernières décennies dans le domaine de lhistoire du livre et de
la lecture. Si seulement on se limite au cas italien, le fonctionnement
de la censure dans les anciens Etats de la péninsule a été mis en relation
aux stratégies des Congrégations romaines (cf. A. Prosperi, Tribunali
della coscienza. Inquisitori, confessori, missionari, Turin, Einaudi,
1996 et G. Fragnito, La Bibbia al rogo. La censura ecclesiastica e
i volgarizzamenti della Scrittura 1471-1605, Bologna, Il Mulino, 1997),
aux dynamiques économiques de lindustrie éditoriale (cf. M. Infelise,
Leditoria veneziana nel 700, Milano, Angeli, 1989),
au processus de sécularisation des institutions et du public des lecteurs
(cf. S. Landi, Il governo delle opinioni. Censura e formazione del
consenso nella Toscana del Settecento, Bologna, Il Mulino, 2000).
Louverture des archives locales et, maintenant, centrales du Saint-Office
a permis daccéder à une documentation dune très grande qualité
surtout en ce qui concerne les pratiques ordinaires de lecture (cf. S.
Seidel Menchi, Erasmo in Italia 1520-1580, Torino, Bollati Boringhieri,
1987). Dans son livre Infelise montre pleinement ces acquis historiographiques
surtout en ce qui concerne la phase détablissement et denracinement
de la censure. Par exemple, la complexité des rapports entre pouvoir politique
et pouvoirs religieux en matière dinterdiction et de contrôle, souvent
inspirés par une volonté de collaboration dans la lutte contre lhérésie
et la sédition, est aujourdhui une donnée incontournable. Il suffit
de relire la dernière synthèse sur cet argument de Antonio Rotondò (« La
censura ecclesiastica e la censura », dans Storia dItalia,
V, I documenti, Turin, Einaudi, 1973, p. 1399-1492), pour se rendre
compte combien la compréhension historique a été renouvelée. Par contre,
lanalyse consacrée par lauteur à la réforme et à la crise
de la censure paraît moins convaincante. Lhistoriographie italienne
peine encore à sémanciper dune représentation « idéaliste »
du XVIIIe siècle devenue presque canonique. Dans cette optique,
la censure nest quun résidu de la Contre-Réforme destiné à
être amoindri par les réformes des souverains absolus, soucieux de leurs
prérogatives, et finalement devancée par un public de lecteurs averti
et laïque. Lhistoire de la censure se réduit ainsi à lhistorique
de sa progressive disparition. Lanalyse habermasienne sur la formation
de lopinion publique (cf. J. Habermas, Lespace public.
Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société
bourgeoise, Paris, Payot, 1978) sert à cet égard de repère théorique,
plus ou moins implicite, et justifie lexistence dun cas italien
comme simple variante du modèle français. En raison de linexplicable
autonomie du « siècle des Lumières et des réformes », les connaissances
sur la nature et le fonctionnement de la censure au XVIe et
XVIIe siècle sont presque inutilisables pour lhistorien
du XVIIIe siècle. Et pourtant, au-delà des prises de position
isolées de quelques intellectuels milanais et napolitains, le travail
des censeurs dEtat, même de ceux plus sensibles aux nouveautés éditoriales,
comme le célèbre Giuseppe Pelli Bencivenni (p. 108), ainsi que le cadre
normatif et les rapports de forces entre juridictions laïque et ecclésiastique,
montrent que la liberté de la presse reste essentiellement étrangère à
la réalité politique et culturelle italienne de cette époque. 1789 ne
constitue donc pas une date significative pour lhistoire de la censure
mais pour lhistoire de la liberté dexpression, ce qui nest
pas la même chose. La durée de la censure en Italie, bien au-delà des
réformes absolutistes, pose plutôt le problème de sa transformation que
de son effacement. Il y a un côté positif de la censure, producteur de
sens et de sécurité pour la communauté, qui reste encore largement à étudier.
