Adriano Prosperi, LEresia
del Libro Grande. Storia di Giorgio Siculo e della sua setta,
Milano, Feltrinelli, 2000, 496 p., 55.000 L / 28,40
Chiara Franceschini
Cet ouvrage, consacré par Adriano Prosperi à Giorgio
Siculo et à sa secte, constitue avant toute chose un excellent stimulant
pour encourager la recherche historique darchives et de textes,
ainsi quune occasion pour réfléchir, en ces temps de scepticisme
dominant, sur le métier même de lhistorien. La motivation profonde
de ce livre coïncide en effet avec une réflexion sur le rapport entre
mémoire ou mieux leffacement de la mémoire et histoire,
ainsi que sur le rapport entre les sciences historiques modernes nées
au moment de la construction des Églises et des Etats actuels, et les
possibilités dune recherche sur le passé qui puisse dialoguer avec
les questions les plus actuelles. Dans lavant-propos, lauteur
se demande en effet si « cela vaut la peine de soccuper de
Giorgio Siculo » Sa longue fidélité à un personnage découvert initialement
par Cantimori, et sur lequel ses recherches, en même temps que celles
de Carlo Ginzburg et dautres, ont apporté de plus en plus de lumière
au fil du temps, est motivée par la volonté de se confronter au processus
deffacement inexorable, et du moins délibéré, du souvenir du personnage
de Giorgio Rioli, moine bénédictin sicilien, « hérétique détesté
par toutes les Églises constituées » (p. 5). Ce qui est en jeu cest
la tentative de récupérer, autant quil est possible, une opinion
combattue, puis mise sous silence par les Églises, et dajouter quelques
pièces au cadre culturel dun passé qui apparaît bien plus agité
que celui qui nous est décrit dans les récits historiques de lépoque
et successifs, marqués par lopposition entre pouvoir des Églises
et des États. Lauteur a voulu ainsi relever le défi de « faire
lhistoire des vaincus » (p. 12), résumé dans le titre même
de louvrage, qui fait référence au texte principal de Siculo, son
Grand livre qui, suite aux attaques dont il fut lobjet, est
peut-être aujourdhui pour nous irrémédiablement perdu. Grâce à son
« pouvoir limité » (p. 11) qui nélimine pas néanmoins
ses « capacités cognitives » (p. 12), la recherche historique
peut sopposer à ce processus deffacement (qui a eu des dénouements
paradoxaux, comme la conservation dun texte de Siculo au milieu
de sermons jugés orthodoxes) en utilisant deux instruments. En premier
lieu la capacité de faire parler non seulement les sources conservées,
sporadiques et fragmentaires, mais également les silences et les éventuelles
« altérations des règles » doù tirer « les traits
des individus qui y ont laissé leur trace » (p. 364) ; dautre
part leffort soutenu pour éviter tout anachronisme, daprès
les conseils de Lucien Febvre, et pour reconstruire la perspective et
les horizons dattente de ceux qui vivaient les faits au moment chronologique
étudié. Par exemple, pour comprendre les manuvres des participants
au conclave de 1550 où Reginald Pole pouvait être élu pape, lhistorien
doit « chercher à reconstruire, dans la mesure du possible, ce passé
comme un présent, avec sa charge dattentes et de projections, en
effaçant de son point de vue sa connaissance des événements successifs »
(p. 182). Dans cette « recherche de détails et de fragments »,
qui se propose de restituer « une mémoire, non pas des grands événements
et des questions qui ont fait date, mais des faits restreints à quelques
années ou à quelques mois dune vie » (p. 10), il arrive toutefois
que des faits mineurs croisent des questions qui ont fait date. Ce sont
les sources à disposition, sporadiques et hétérogènes, ainsi que lanalyse
des textes conservés du moine bénédictin qui déterminent les changements
de focalisation entre lhistoire du protagoniste et la trame de fond
au moyen de coupures narratives qui peuvent rappeler lalternance
des points de vue adoptée dans un récent roman historique expérimental
. Tous ces morceaux dispersés, une fois remis ensemble, redonnent
sa forme à lobjet brisé, pour reprendre une comparaison chère à
lauteur entre le métier dhistorien et celui de larchéologue
ou du restaurateur.
Le premier chapitre projette immédiatement le lecteur
au moment de lépisode conclusif de la vie de Siculo, son exécution
à Ferrare dans la nuit du 23 mai 1551. Une mort « étouffée dans le
silence », contrairement à celle, située également à Ferrare, de
Fanino Fanini, considéré comme un martyr de la Réforme. Est-ce parce que
Siculo « ne fut le martyr de personne » ?, est-ce parce
quil fut un « hérétique sans compagnons » (p. 22-23) ?
Pour répondre, il convient de repartir du milieu où Siculo fit ses premiers
pas. Les trois chapitres suivants enquêtent sur le parcours du moine depuis
sa formation dans le monastère bénédictin de San Niccolò lArena,
en Sicile, jusquà son premier texte qui nous soit parvenu :
un avis sur le thème de la justification adressé à labbé bénédictin
de Mantoue Luciano degli Ottoni. Même si « nous ne connaissons pas
le parcours intellectuel et religieux du jeune moine sicilien » (p.
29), nous savons que cest justement à San Niccolò lArena que
fut rédigée la première version du traité Del beneficio di Giesù Cristo
crocifisso verso i cristiani, uvre du moine bénédictin de Mantoue
Benedetto Fontanini, présent à San Niccolò entre 1537 et 1543. A partir
de quelques indices, comme le fait que ce même Fontanini fut par la suite
le traducteur en italien des livres de Giorgio Siculo écrits en « langue
sicilienne » (p. 63), on peut tenter de comprendre quel était « lhorizon
de lecteur » de Siculo, « sa position de confrère, ami et collaborateur
dun des auteurs du Beneficio » (p. 61). Prosperi approfondit
ici la thèse déjà avancée avec Carlo Ginzburg dans Giochi di
pazienza de la genèse du traité au sein de la spiritualité
bénédictine, et, en outre, il situe la première rédaction du texte (revu
par la suite par Marcantonino Flamino dans une perspective calviniste)
dans le cadre sicilien. Le problème central du traité est le rapport entre
la justification et les uvres, que la spiritualité bénédictine tend
à résoudre en insistant sur le libre arbitre et sur le thème de la perfection.
Comme lillustre le quatrième chapitre, ce sont les idées que les
bénédictins (dont Luciano degli Ottoni, Isidoro Cucchi da Chiari et Crisotomo
Calvini) portent au Concile de Trente, attendu par un certain nombre comme
un moment réel de confrontation et de possibilité de conciliation avec
les protestants. Lopinion des bénédictins, mise de côté par la simplification
historique car non alignée avec le « langage théologique dominant »,
insiste sur la centralité de la Bible. En particulier, labbé du
monastère de San Benedetto Pio, Luciano degli Ottoni, soutient une position
qui lui vaut des accusations de luthéranisme : celui qui croit au
Christ ne peut succomber au péché car la foi et le péché sexcluent
mutuellement. Lavis de Giorgio Siculo sur la définition de la justification,
adressé sous forme dépître à Luciano degli Ottoni, sinsère
dans ce débat. Daprès Siculo, il existe deux types de foi :
la foi donnée à tous par la grâce générale, et la vraie justification
chrétienne, qui consiste en une illumination intérieure. Siculo entre
ici en polémique avec les « prédestinateurs » (les protestants),
du fait quils croient que Dieu a élu seulement certains hommes et
quils excluent que lhomme puisse choisir entre le bien et
le mal. Élevant le ton, il se compare au Christ en se déclarant porteur
dune révélation, délivrée à lui par le Christ lui-même, à laquelle
il faudra donner sa foi pour faire cesser les discordes. Les doctrines
des bénédictins avaient ainsi trouvé un fondement « dans les visions
dun jeune moine sicilien inconnu » (p.97).
La narration se déplace ensuite des événements du Concile
à lépisode de Francesco Spiera, jurisconsulte de Cittadella qui
se laissa périr dinanition et de désespoir en 1548 après avoir abjuré
la foi réformée (chapitre cinq). Ce fait, qui eut un grand écho dans le
monde de la réforme (chapitre six), est à lorigine du second écrit
connu de Giorgio Siculo, lEpistola alli cittadini di Riva
di Trento, composée au moment même où le moine attendait dêtre
appelé au Concile, et adressée à un public plus large (chapitre sept).
LEpistola se présente comme un texte écrit contre les doctrines
protestantes, sources de désespoir, et en faveur de la thèse de linfinie
miséricorde de Dieu. Le cas de Spiera, loin dêtre une invitation
à lexil religionis causa, montre au contraire que la doctrine
protestante de lélection nest pas vraie, puisque Spiera, malgré
lassurance dappartenir au nombre des élus, est tombé dans
le désespoir. On arrive ainsi à la question centrale du texte, à savoir
sil est permis de consentir à des « cultes non vrais ».
Daprès Siculo, le « grand nombre » de ceux qui en Italie
cachent leur foi doit avoir la possibilité de se consoler et despérer
la miséricorde. La pratique nicodémite est ici proposée comme dénouement
provisoire en attente de la vraie doctrine qui portera non au désespoir
mais au salut.
Après avoir décrit les années 1548-1551 comme moment
culminant de laffrontement idéologique en Italie en raison du lien
entre laffaire Spiera, la révélation au public de Siculo (auteur
également dune Esposizione sur les chapitres neuf et dix
de lépître de Paul aux Romains), et la découverte du réseau anabaptiste
(p. 144), lauteur déplace de nouveau son point de vue de Siculo
au sommet de la hiérarchie religieuse. Le chapitre huit est en effet dédié
à Reginald Pole et à son élection manquée au conclave de 1550 : alors
quil cherche une conciliation entre la doctrine de la justification
et les institutions ecclésiastiques existantes, le prélat anglais est
écarté. En même temps le lecteur apprend au chapitre neuf que laile
catholique la plus intransigeante dun côté, et laile intransigeante
réformée de lautre se trouvèrent daccord pour éliminer toute
opinion alternative au processus de durcissement des Églises en conflit.
Cest là que se situent les tragédies de différents personnages comme
Michele Serveto et Giorgio Siculo. Les « alliances policières »
entre inquisiteurs romains et réformés proches de Calvin, fruit de la
« véritable obsession du troisième parti » qui « commence
à ce moment-là son aventure dans les luttes idéologiques de lhistoire
européenne » (p. 209), débouchent sur la capture de Siculo et sur
son procès, reconstruit autant que possible, étant donné labsence
de documents, dans le chapitre dix.
La dernière partie du livre (chapitres douze à quinze)
est consacrée à lhéritage spirituel de Siculo et aux attaques
consignées dans les procès verbaux, les registres et la correspondance
conservée aux Archives du Saint Siège menées par lInquisition
entre 1567 et 1570 contre la « secte georgienne ». Il nest
pas étonnant que Siculo ait eu des disciples convaincus de son rôle prophétique :
la deuxième moitié du siècle est marquée par un climat dattente
dévénements exceptionnels dans lequel se multiplient les épisodes
de type visionnaire et prophétique comparables à celui de Siculo (chapitre
onze). Ce qui émerge de lenquête sur les nombreux personnages liés
à Siculo ou à ses disciples, cest limage dun groupe
qui conserve ses « caractères propres » (p. 248) bien après
la mort du moine et qui trouve son identité autour de luvre
principale de ce dernier, aujourdhui perdue, qui contenait sa révélation :
le Grand livre, « dépositaire de la vérité », qui assurait
le « lien entre les disciples » (p. 270) et qui était montré
aux nouveaux adeptes « morceau par morceau ». Cest ainsi
que lon peut mettre en évidence lunicité de la secte de Giorgio
Siculo : cest le seul cas où est attesté « le recours
à une méthode dendoctrinement unissant apprentissage graduel et
secret, avec un système de lectures distribuées » (p. 271).
Les recherches portant sur des thèmes dhistoire
religieuse et culturelle à lépoque moderne sont, depuis quelques
années, toujours plus approfondies, quil sagisse de travaux
densemble, comme le livre précédent de Prosperi, consacré au poids
de lÉglise de la Contre Réforme et à ses stratégies ambivalentes
pour modeler la conscience des Italiens, ou de recherches à caractère
monographique, rendues possibles par la consultation darchives désormais
accessibles, comme le travail ponctuel de Gigliola Fragnito sur lhistoire
de la censure de la Bible en langue vulgaire à travers lanalyse
des conflits entre Inquisition et Congrégation de lIndex. Etant
donné les limites chronologiques et le thème choisi de lhérésie,
ce nouveau livre de Prosperi peut être considéré en parallèle avec le
travail de Massimo Firpo sur lhérésie à Florence à lépoque
de Côme Ier. Il sagit également dune recherche
fondée sur une source principale détruite quil sagit de reconstruire
grâce aux traces laissées par des textes et des dessins : les fresques
de Pontormo dans le chur de léglise San Lorenzo à Florence
inspirées par le catéchisme de Valdès. Cest Prosperi lui-même qui
suggère, dans sa conclusion, lanalogie entre la cécité des censeurs
qui a permis à lEpistola de Giorgio Siculo de survivre au
milieu des sermons dIsidoro Chiari, et la cécité des observateurs
des fresques de Pontormo qui nont pas remarqué labsence de
lEnfer dans sa représentation du Jugement divin. Il sagit
dans les deux cas dun refoulement de la volonté de censure vis-à-vis
de doctrines contraires à la prédestination et philo-pélasgiennes, à une
époque qui « refusait instinctivement le Dieu terrible et vindicatif »
(p. 380) de la tradition luthérienne et surtout calviniste. Mais cest
aussi une époque qui marque la victoire de ceux qui ont étouffé toute
voie italienne vers une religiosité intérieure indifférente aux rites
et aux cérémonies, et qui ont donné lieu à une « tradition brisée »,
par lexil et la suppression (p. 22).
Parmi les nombreux apports de ce livre et les indications
sur les chemins à suivre pour lhistoire culturelle et religieuse
du XVIe siècle, nous ne signalerons ici que quelques points.
Tout dabord, la tradition bénédictine, déjà objet dune importante
étude de Barry Collet, émerge comme un réservoir de spiritualité centré
sur la Bible, sur le thème du libre arbitre et de la perfection, qui aurait
pu donner lieu à une réforme de lÉglise et de la spiritualité qui
affleurera de nouveau pendant tout le XVIIe siècle. Ceci nous
permet de repenser la géographie de lhistoire culturelle et religieuse
du XVIe siècle européen. A plusieurs reprises on a vu émerger
des liens entre lhérésie de Giorgio Siculo et le monde espagnol,
depuis linfluence exercée par le moine sicilien dans le milieu du
Collège dEspagne à Bologne (chapitres sept et quatorze), jusquaux
indications relatives à Luis de Léon et Benito Arias Montano, lecteurs
su Grand livre, données à la fin de louvrage pour stimuler
de nouvelles recherches. Prosperi refuse les schématismes historiographiques
qui ont opposé nord et sud de lEurope (il rappelle les nouvelles
propositions avancées par Jack Goody) en réunissant toutes les pistes
permettant de considérer la société multiethnique sicilienne comme la
trame de fond des mouvement hérétiques, il fait remarquer que « si
les faits décisifs du XVIe siècle italien se déroulaient non
à Wittemberg ou à Genève mais dans un monastère sur les pentes de lEtna,
il faudra tout de même en tenir compte » (p. 10). Cest une
réflexion déjà commencée par lauteur, sur la base de recherches
sur lhérésie dans lItalie méridionale, et dans un essai où
il enquête sur les lignes de convergence et de fracture entre monde protestant
et monde catholique. Il sagit dun type de recherche qui essaie
de dépasser les oppositions rigides, sans oublier, comme cest le
cas pour lhistoriographie post-weberienne qui a réfléchi sur la
modernisation, le problème de la charge de souffrance engendrée par les
processus de construction des Églises et des États. Ce qui intéresse lauteur,
dans ce livre faisant partie dune collection consacrée à la « diversité
culturelle », ce sont les « résistances » à de tels processus
et les « lignes de faille non soudées » (p. 10) qui caractérisent
lEurope, au centre de la réflexion aujourdhui « comme
idée et comme projet » (p. 9).
Traduit de litalien par Laura Fournier