Pietro Costa, Civitas. Storia della cittadinanza
in Europa, 2. Letà delle rivoluzioni, Roma-Bari,
Laterza, 2000, 770 p., Index des noms propres et des noms communs, 90.000
L / 46,48
Marie Gaille-Nikodimov
Le second volume consacré à lhistoire de la citoyenneté
en Europe par Pietro Costa poursuit le voyage « herméneutico-historique »
commencé dans le premier. Cependant, à la différence de ce dernier,
qui portait son regard sur une période pluriséculaire, des sources médiévales
et renaissantes de la pensée de la citoyenneté à la veille de la révolution
française, il sattarde sur les soixante années qui séparent 1789
et 1848. Le choix de consacrer un volume entier à un temps court à léchelle
de lhistoire européenne sexplique par plusieurs raisons :
tout dabord, la révolution française est un événement qui ouvre
une période de réflexion particulièrement complexe sur la citoyenneté
et il faut en conséquence dilater lespace de lanalyse des
textes et des discours. Dautre part, en dépit de ce que le titre
de louvrage invite à croire, Pietro Costa prend acte non dun
seul événement, mais de deux : à la révolution française sadjoint
la révolution industrielle, dont les effets sont tout aussi déterminants
pour les pensées de la citoyenneté. Enfin, les motivations du chercheur
rejoignent ici celles du citoyen : les notions clé et les questions
essentielles relatives à la citoyenneté, qui ont émergé au moment de
la révolution française, sont encore en grande partie les nôtres aujourdhui
et lon comprend alors son désir de se plonger longuement dans
ce moment de lhistoire européenne. Pourquoi sarrêter en
1848 ? Selon Pietro Costa, même si les idées énoncées sur la citoyenneté
dans les premières décennies du XIXe siècle continuent davoir
leurs effets après cette date, léchec des mouvements révolutionnaires
de 1848 marque la fin dune dynamique initiée en 1789.
Le livre sorganise selon le principe du voyage,
à la fois temporel et géographique, qui présidait à lagencement
du premier volume. Pietro Costa distingue le moment révolutionnaire
et les années qui le suivent immédiatement de la première moitié du
XIXe siècle, de lâge napoléonien à 1848 : ce diptyque
forme larmature principale du propos. A lintérieur du premier
ensemble sont examinés tout dabord la spécificité du discours
révolutionnaire français sur la citoyenneté par rapport aux textes réformateurs
des Lumières, ainsi que les débats de 1789 et 1793 sur la définition
du citoyen, y compris ceux qui mettent en évidence les limites, plus
ou moins fortes, du discours universaliste à lépoque (par exemple,
à propos du statut politique et civil des femmes et des esclaves noirs).
Lanalyse des théories politiques élaborées en réaction immédiate
à la révolution française, épisode de la Terreur inclus, clôt cette
première partie : Pietro Costa investit tout particulièrement les
pensées anglaises et allemandes et consacre un long développement à
la philosophie dEmmanuel Kant.
Le second volet du diptyque a une construction plus
complexe. Il sagit à la fois de poursuivre lenquête sur
les effets du discours révolutionnaire et de prendre en compte lémergence
de la « question sociale » issue de la révolution industrielle
opération délicate puisque les deux éléments se combinent, tout
en gardant une relative autonomie. Il faut aussi mettre en valeur la
manière spécifique dont la syntaxe et le vocabulaire politiques créés
par la révolution française sont repris, mais aussi réaménagés en fonction
des contextes nationaux. Pietro Costa, afin dorganiser son cheminement
sans gommer la complexité du corpus quil sest donné, a décidé
de distinguer six groupes de textes, en fonction de leur orientation
idéologique et politique générale, de la tradition dont ils se réclament,
du contexte de leur rédaction et enfin, de la « logique combinatoire »
qui leur est propre, cest-à-dire du choix que chacun fait de ses
concepts principaux dans le viatique révolutionnaire le sujet,
les droits, lentité collective et de leur articulation.
Chaque groupe correspond donc en fait à une perspective privilégiée
de la réflexion sur le citoyen fondée sur le bagage conceptuel de 1789.
Au bref examen du premier discours (Bonald et De Maistre),
qui fait de la révolution le renversement de lordre, succède celui
dune pensée centrée sur laffirmation de la liberté et du
droit à la propriété du citoyen, et le souci de protéger ce dernier
dun pouvoir souverain qui abuserait de ses prérogatives (Codes
civils français et allemand, uvres de Bentham, de Constant et
de Tocqueville). Les trois groupes suivants correspondent à la fois
à des questionnements et à des traditions nationales spécifiques. En
rupture avec le second, le troisième ensemble de textes promeut une
approche trans-individuelle du sujet et met en avance « la question
sociale » : la critique de linégalité et linterrogation
sur le rôle de lÉtat et sur la solidarité face à la pauvreté font
de la pensée républicaine et du socialisme deux courants majeurs de
la pensée de la citoyenneté en France. Il en va tout autrement en Allemagne,
où le débat sur la citoyenneté est caractérisé par la prévalence de
lentité collective sur le sujet individuel : cette entité
collective nest autre que la « nation », conçue comme
lexpression de lidentité politique et culturelle dun
peuple construite dans la longue durée. LÉtat y joue un rôle fondamental,
sans que cela soit perçu comme une menace à légard des droits
du sujet. Au contraire, ceux-ci ne semblent pouvoir être garantis sans
cette instance. A la différence de lAllemagne, lItalie constitue,
selon Pietro Costa, un espace duquel némerge aucun paradigme net
de la pensée de la citoyenneté. Lobjet des débats y est facilement
identifiable : il sagit d« inventer » la
nation et darticuler en son sein laffirmation des droits
individuels et le rôle de lÉtat, mais plusieurs voix se font entendre
à cette fin : le discours hésite entre monarchie et république,
et au sein du modèle républicain, entre modèle unitaire et fédéralisme,
sans oublier la possibilité dun gouvernement de lÉglise.
On quitte finalement le cheminement à travers les paradigmes européens
de la citoyenneté pour aborder le dernier groupe de textes identifié
par Pietro Costa, constitué par les contestations radicales de la citoyenneté
de Stirner et de Marx. Elles nous conduisent à la fin de notre parcours
historique et annoncent des événements et des discours qui apparaîtront
sans doute dans le troisième volume.
On retrouve dans ce second volume les qualités qui
avaient fait du premier un excellent outil de travail. Pietro Costa
explore lunivers des auteurs et des textes sans simposer
de frontières. Il analyse avec soin des auteurs peu connus : on
pense par exemple à lattention accordée à Godwin, philosophe anglais
dont lEnquiry témoigne dune réception de la révolution
française fort différente de celle de Burke, à laquelle on sarrête
le plus souvent, et à Olympe de Gouges, auteur dune Déclaration
des droits de la femme durant la révolution française. De tels auteurs
côtoient Kant, Hegel, Constant, Tocqueville, Bentham ou Marx pour composer
un tableau nuancé et riche de la réflexion sur la citoyenneté entre
1789 et 1848. Il sintéresse par ailleurs autant à la Déclaration
des droits de lhomme et du citoyen, aux Constitutions, aux
codes civils, aux manifestes et pamphlets, cest-à-dire à des textes
directement ancrés dans lévénementialité historique, juridique
ou politique, quaux textes théoriques. Dautre part, il a
cherché à évaluer avec prudence le poids de la révolution française
dans son parcours et sen explique à plusieurs reprises. Plusieurs
écueils lattendaient : voir la révolution française comme
le fruit de la pensée des Lumières il choisit plutôt de réfléchir
à la manière dont sont reprises et reformulées les théories pré-révolutionnaires
dans le contexte de 1789 et de 1793 ; affirmer le caractère central
de cet événement au point de ne faire quune histoire de sa réception
et docculter la spécificité des paradigmes émergeants ou des débats
dans les pays voisins de la France ; ou inversement gonfler artificiellement
limportance de ces contextes nationaux pour minorer limpact
de la révolution de 1789. De Charybde en Sylla, il tente de tenir ensemble
les deux bouts de la chaîne et il y parvient plutôt bien. En sappuyant
sur un travail préalable qui lui permet de mettre en évidence les termes
clés dun paradigme révolutionnaire de la citoyenneté, il sattache
ensuite à montrer comment ces termes sarticulent différemment
selon les contextes nationaux. La nature de son regard sur lévénement
de 1789 contribue aussi à cette fin : loin de faire de la révolution
un moment compact et unifié, il insiste sur les tensions et les débats
quont occasionnés la définition du citoyen en France. Sil
y a un paradigme révolutionnaire de la citoyenneté, il tient à la constitution
dun lexique et dune syntaxe, pas à une conception simple
du citoyen. Enfin, on apprécie aussi les tentatives de qualification
du rapport au temps qui caractérisent ces textes : les discours
de la citoyenneté conçus entre 1789 et 1848 se situent en effet dans
le contexte démergence et de développement des philosophies de
lhistoire. Ces trois aspects voyage herméneutique sans
frontières, évaluation nuancée de limpact européen de la révolution
française, et souci de la temporalité dans laquelle sinscrivent
les discours sur la citoyenneté , sans oublier la considération
des effets de la révolution industrielle, font de ce volume un travail
très abouti.