Francesca Bonicalzi,
L'impensato della politica. Spinoza
e il vincolo civile, Napoli, Guida, 1999, 160 p., 20.000
L / 10,32
Paolo Quintili
Le projet de l'auteur, qui enseigne la philosophie à
l'Université de Calabre, est de situer la philosophie politique de Spinoza
sur un terrain de compréhension non auto-réferentielle des multiples processus
de formation des sociétés civiles à l'époque moderne. Dans le panorama
des théories de la politique du Grand Siècle comme on lit dans
la présentation , le Traité politique de Spinoza ouvre
l'espace d'un débat, qui n'est plus auto-reférentiel, sur la question :
qu'est-ce que le politique ? Le problème de Spinoza est en effet
celui de la défense des lois, surtout celles qui régissent l'organisation
de la Cité et qui forment le «lien civil». Selon Spinoza, on ne peut plus
parler « en philosophes » de la politique et de la morale
qui devient satire lorsqu'elle est appliquée à la politique. Le
rôle des passions, tant de la nature humaine que de la Cité, est compréhensible,
dans le Traité, à l'intérieur d'un logos politique nouveau
conçu comme scientifique.
Les concepts de puissance et de droit,
rapprochés dans ce texte fondateur, embrassent et interprètent ce que
la tradition philosophique appelle raison et/ou morale comme des effets
toujours dérivés. Ainsi, la théorie spinoziste de la politique demeure
aujourd'hui un nud incontournable de notre réflexion critique
pour contester les tentatives, à la Rawls, de repérer la nature du lien
social et civil dans des « règles du jeu » ou dans le seul critère
de l'utilité et de l'échange. Spinoza tel est le défi herméneutique
de Bonicalzi relance la science d'une nature seconde en
tant que clef de lecture privilégiée de ce lien qui est soumis à des lois
nécessaires et efficaces presque inconscientes et inintelligibles de façon
adéquate dans la structure traditionnelle non seulement du pouvoir politique
mais aussi des savoirs qui en font une idéologie.
Ce livre constitue une excellente introduction à la philosophie
politique de Spinoza, à son noyau fondamental et fondateur. Il s'articule
en trois parties : la première touche à l'articulation éthique
de la politique suivant trois axes : « 1. La cause singulière du
désir » ; « 2. Le savoir des passions » ; « 3.
Le désir et laction ». Suit la description du processus d'objectivation
du lien civil et social dans la seconde partie : « 1. Nature
et puissance » ; « 2. Droit et puissance » ;
« 3. Le lieu du politique ». L'analyse s'achève sur la mise
en scène du véritable « impensé de la politique », à savoir
la représentation de la « manière dont Spinoza produit une science
politique capable d'organiser en même temps les deux pôles, du privé
et de la Civitas, en enracinant la structure même du savoir dans la
structure du conatus » (p. 103). Cette partie finale s'articule
en trois derniers chapitres : « 1. Le citoyen et la Civitas » ;
« 2. Multitudo et Imperium » ; « 3.
Sécurité et Démocratie ». La conclusion vise ensuite à « pointer
certains nuds théoriques et certaines implications méthodologiques
issues du trajet que j'ai suivi sur la question du lien civil chez
Spinoza » (p. 151). Il s'agit de cerner l'espace dans lequel la démocratie
politique définit son propre objet, qui savère actuel : « La
démocratie est ce pouvoir qui fait sienne la puissance de la multitudo ;
un sujet qui ne se constitue pas à l'égard de la raison tel est
le cas du sujet cartésien mais qui se donne existence par rapport
aux passions (
) la multitudo est un sujet universel
attaché au conatus. La démocratie, l'expression de la puissance
de ce sujet, est absolue en vertu de sa genèse elle-même »
(ibid.).
Le dernier mot de ce livre contient les apories impliquées
dans la constitution de cet « impensé » de la politique, qui
est aussi un « refoulé » de la politique contemporaine. Comment
peut-on concevoir une « naturalité » non-autoréflexive du politique
à l'époque où l'artificiel et même le « virtuel » occupent l'espace
majeur du théâtre de l'affrontement politique ? Prenons l'exemple
des « passions primitives » que la politique spinoziste à la
fois exprime et inscrit dans ses cadres rationnels : l'admiratio
ou émerveillement. Dans le Court Traité, Spinoza est encore cartésien
à propos de lémerveillement : « c'est la passion qui naît
de l'opinion, c'est-à-dire de cette forme de connaissance propre à celui
qui prétend pouvoir tirer des conclusions universelles à partir de ses
propres expériences individuelles et qui reste étonné à cause de cela,
lorsqu'on lui présente quelque chose qui ne correspond pas aux attentes
issues de ces conclusions (...) l'émerveillement est la modalité par laquelle
la raison est surprise par la présence d'une réalité qui la dément et
dénonce ainsi le caractère inadéquat d'une connaissance guidée par l'imagination »
(p. 47-48). L'admiratio est ici une passion enracinée dans l'économie
pulsionnelle de l'imagination. Bonicalzi décrit, de façon efficace,
le chemin par lequel l'admiration n'est plus considérée, dans l'Éthique,
comme une « passion primitive » et la manière avec laquelle
elle s'inscrit dans l'économie rationelle du conatus en constituant
un cadre théorique nouveau : « Le désir ne prend pas la place
de l'émerveillement, mais il trace un cadre théorique différent dans lequel
on peut embrasser le comportement humain qui vient s'instituer entre le
désir, qui est puissance et action, et l'émerveillement, passivité et
non affection, suspension d'action, soustraction de tout rapport (...).
L'émerveillement, central chez Descartes, est pour Spinoza l'imagination
de ce qui est singulier, dépourvu de ce qui permet d'établir des rapprochements
et des rapports. Le problème de Spinoza est de penser un individu humain
qui ne soit pas « saisi » dans son individualité : un individu
pareil peut devenir le « scientifique » de sa psyché,
mais non pas des liens collectifs et sociaux de ses désirs. Le scénario
de l'intériorité pour Spinoza est celui de ce « qui agit » et
du « qui » de son propre acte. Le désir, en mettant en scène
un élément plus originel qui qualifie l'humain, inaugure en fait une
stratégie qui produit des effets non pas en termes de science, tel que
l'exige la philosophie cartésienne, mais en termes de politique »
(p. 55-56), c'est-à-dire de puissance.
On le voit, ce discours à l'ère des Berlusconi, de la
« société du spectacle » et des new media, devient
une sorte de transcendantal pragmatique de la philosophie, comme une
condition de possibilité indépassable pour que l'on puisse définir les
contours d'une ontologie critique de la liberté qui soit fidèle,
en politique, à la leçon actuelle et « admirable » de l'Ethique.
Traduit de litalien par Olivier Remaud
