Marino Berengo, L’Europa delle città. Il volto della società urbana europea tra Medioevo ed Età moderna, Torino, Einaudi, 1999 (Biblioteca di cultura storica 224), XV-1040 p., 80.000 L / 41,32 €

Christian Zendri

Certaines œuvres constituent la synthèse du travail de toute une vie, presque le « testament spirituel » d’un savant. C’est le cas, sans aucun doute, de L’Europa delle città de Marino Berengo, récemment disparu. Un volume imposant, dont la genèse, reconnaît l’auteur lui-même dans la Préface, remonte aux études entreprises il y a une quarantaine d’années, et dont la suite découle moins d’une histoire des villes que d’une histoire des citadins. L’œuvre de Berengo veut donc s’occuper non des problèmes des seules villes, mais des sociétés auxquelles elles ont donné vie. Répondant de manière cohérente à cette intention, le livre, après quatre chapitres destinés à préciser le cadre politique et institutionnel général, et respectivement consacrés à la capitale, à la ville sujette, aux territoires environnants (contado) et aux ordres juridiques et politiques des villes, aborde de plus près les classes, les professions, les statuts présents dans les sociétés urbaines. Ainsi, à travers dix riches médaillons, nous voyons défiler la noblesse et le patriciat, les professions libérales, les corporations, les artisans, les minorités, les marginaux soumis au contrôle social, les clercs et les laïcs, le clergé séculier et le clergé régulier, les conseils de fabriques, les confréries laïques et les ordres séculiers. Cette revue est accompagnée d’une moisson extrêmement abondante de données et d’informations, issues pour une bonne part de l’Europe occidentale, jusqu’à l’Europe de la Baltique et du haut cours du Danube. L’ensemble forme un cadre qui, au sein d’un espace très vaste, réalise un heureux mariage entre l’analyse pénétrante et la synthèse savante, entre l’histoire locale et l’histoire comparée. Il est apte, par conséquent, à offrir aux savants non seulement une somme des résultats atteints jusque-là, mais aussi un précieux point de départ.

Nous assistons ainsi à l’affirmation progressive du concept de capitale dans la conscience européenne, aux luttes que les cités sujettes ont menées pour défendre leurs privilèges, à la punition des cités par leurs souverains qui, tout en les punissant, les reconnaissent en tant que corps intermédiaires organisés. Simultanément, nous sommes conduits à observer de près les tentatives faites par les villes pour soumettre les territoires environnants, ainsi que la vie publique urbaine, la naissance et les transformations successives du concept de citoyenneté, l’émergence des groupes dirigeants et les luttes qui ont accompagné ce processus, jusqu’à l’affirmation des seigneurs. Et, au sein de ce tableau, Berengo nous présente constamment les différents types sociaux, toujours attentif à ne pas gommer les inévitables différences relatives au lieu et au temps. Ainsi, infanzónes e hidalgos sont bien distingués des ministres allemands et de la noblesse urbaine italienne, et chacune de ces catégories fait ensuite l’objet d’une analyse approfondie. Nous observons encore des distinctions parmi les nobles et les patriciens, entre ceux qui exercent des professions intellectuelles, c’est-à-dire les juristes, mais aussi, quoique avec quelque incertitude, les notaires et surtout les médecins, souvent en compétition entre eux pour s’assurer la suprématie, et également porteurs d’une revendication de supériorité affirmée contre des figures, à certains égards proches d’eux, en particulier les médecins par rapport aux chirurgiens. Puis, naturellement, nous rencontrons les corporations des marchands et des artisans, les premières, plus riches et puissantes, les secondes, plus turbulentes. Nous entrons ainsi dans les boutiques, regardant de près quelques uns des types humains et professionnels les plus importants de la vie urbaine. Cependant le tableau n’est pas encore complet. En réalité, ceux que Berengo nomme « les minorités » ne sont pas moins importants. Il s’agit de ceux qui ne sont pas reconnus comme membres à part entière de la communauté. Et voici donc les musulmans et les juifs, les marchands étrangers et les étudiants, et surtout les pauvres, les vagabonds et l’ensemble des institutions qui tentent de les contrôler, de les discipliner, de les secourir : les hôpitaux, les léproseries, les prisons, les avocats des pauvres, le bourreau, les bordels.

La distinction entre les clercs et les laïcs est d’une grande importance à l’intérieur de la société urbaine, source fréquente de contradictions et, comme telle, d’âpres luttes jusqu’à la Réforme. Les chapitres XI, XII et XIII sont consacrés à ces deux catégories, ainsi qu’aux clercs séculiers et réguliers. S’il est vrai, du moins à partir d’Innocent IV, que l’élément distinctif entre les clercs et les laïcs a été la tonsure, il n’en reste pas moins que les discussions sur son authenticité, sa permanence et sa validité elle-même se prolongèrent longtemps. En particulier, s’il est devenu plus simple à partir de la fin du XIIe siècle de distinguer les laïcs des clercs les plus élevés dans la hiérarchie, les sous-diacres inclus, on ne peut en dire autant des autres clercs, souvent immergés dans le siècle, ni plus ni moins que les laïcs. La distinction avait une importance énorme, afin d’appliquer, par exemple, le privilegium fori. Cela explique l’apparition soudaine de la tonsure sur la tête des détenus dans l’attente du jugement, et probablement de la condamnation, d’autant plus que la peine préférée des clercs était ordinairement la détention, et non le supplice. Mais cela explique aussi les tentatives d’établir l’authenticité de la tonsure, par exemple en Angleterre, comme une preuve de culture : ce qui constitue une interprétation naturelle dans un milieu où l’on avait tendance à identifier les clercs et les lettrés. Le privilegium fori fut compris comme un principe auquel on ne pouvait déroger au point que, affirme Berengo, Jacques II d’Aragon préféra en 1300 exclure les tonsurés des offices royaux, avec quelques exceptions, pour contourner l’obstacle de leur impunité. Cependant, le problème le plus grave était représenté par les clercs mariés. Ce fut Boniface VIII qui limita la portée du privilegium afin d’éviter les excès les plus patents. D’autres limitations interviendront après le Concile de Trente. Un autre problème fut posé par la prétendue immunité fiscale des patrimoines ecclésiastiques, affirmée par Boniface VIII en 1296 - prétention excessive, dont l’accueil fit en fait l’objet de nombreuses difficultés.

Parmi les clercs, le fidèle le plus aimé, mais aussi celui dont la position se ressentit le plus du développement des ordres marchands, fut sans aucun doute le curé. Cependant, les vicaires et les chapelains, les premiers à agir en lieu et place des recteurs effectifs, et les seconds officiants au service d’une fondation pieuse, qui tous étaient des clercs en contact très étroit avec les fidèles laïcs, ne furent pas moins importants. Les paroisses, de leur côté, subirent non seulement la concurrence des ordres mendiants, mais elles furent souvent confiées à leur ministère.

Les chapitres des cathédrales subirent une transformation profonde. Les presbytères passèrent très tôt d’un statut régulier à un statut séculier, tandis que les droits électoraux des chapitres connurent une érosion progressive, surtout par l’action de la papauté. Et les changements introduits par la Réforme ne furent pas moins importants, tout en se révélant rapidement difficilement compatibles avec la structure ecclésiastique traditionnelle.

A certains égards, le rapport qui s’est noué entre les clercs séculiers et réguliers à l’intérieur des villes est encore plus intéressant - un rapport qui, devenu conflictuel au moment de l’apparition des mendiants au XIIIe siècle, s’apaisera seulement après le Concile de Trente, jusqu’à devenir un des points forts de la Contre réforme. L’arrivée des frères mendiants, surtout Franciscains et Dominicains, conduisit les réguliers au contact direct avec le monde de la ville, à la différence de ce qui s’était passé jusque-là. L’apparition des Augustiniens et des Carmélites intensifia le phénomène. Il en résulta un bouleversement profond des rapports entre clercs et laïcs dans les sociétés urbaines, d’autant plus que les mendiants se révélèrent bien vite loin d’être étrangers à l’engagement dans le siècle, y compris du point de vue politique. Les problèmes soulevés par la préférence pour la pauvreté manifestée par les ordres mendiants, et en premier lieu par les Franciscains, ne furent pas moins complexes. Ils produisirent des difficultés et des tensions notables, que ce soit à l’intérieur des ordres ou dans leurs relations avec le clergé séculier, et même avec les laïcs. Et de ces tensions, naquirent finalement les « observances » des XIVe et XVe siècles.

Enfin, un rôle important dans les villes d’Europe fut joué aussi par les laïcs engagés dans les conseils de fabrique et les confréries. Il s’agit d’associations qui, au-delà de leurs innombrables variantes, présentent toutes certaines caractéristiques qui les distinguent nettement des corporations et des arts. En premier lieu, l’accès et l’appartenance à une confrérie est un acte exclusivement volontaire, sans relation obligatoire à une activité. En outre, la présence féminine, qui se manifestera aussi dans le développement du bigotisme, y est habituelle. Mais ce n’est pas tout. Les pénitents et les bigots se multiplient, puis les membres des tiers ordres, étroitement liés aux ordres mendiants et objet d’attrait comme de perplexité, pour le pape et le clergé séculier, ainsi que pour le pouvoir temporel, qui n’ont jamais su s’ils devaient les assimiler in toto aux clercs ou aux laïcs.

Avec l’étude de ces figures pour ainsi dire « mixtes », placées sur la ligne frontalière entre le monde des clercs et celui des laïcs, se ferme un livre qui s’impose comme une référence essentielle pour qui s’occupe non seulement de l’histoire des villes, mais d’histoire européenne tout court.

Traduit de l’italien par Marie Gaille-Nikodimov

Laboratoire italien