Tommaso
Campanella, Apologia pro Galileo
Apologie de Galilée, texte, traduction et notes par Michel
Pierre Lerner, Paris, Les Belles Lettres, 2001, 335 p., FRF 260, € 39.64.
Florence
Plouchart-Cohn
Michel Pierre Lerner est lun des rares « campanelliens »
français : après une thèse de doctorat (dont cette édition est, selon
ses propres paroles, une « refonte substantielle ») sur le dominicain
calabrais Tommaso Campanella (1568-1639) et un ouvrage intitulé Tommaso
Campanella en France au XVIIe siècle (Naples, 1995), il
traduit aujourdhui pour la première fois en français lApologia
pro Galileo. Il sagit dun opuscule en latin, probablement
rédigé au début de 1616, alors que les découvertes galiléennes se heurtent
au refus de lhéliocentrisme par les théologiens, au nom de la tradition
biblique refus qui conduira à la condamnation, le 5 mars 1616,
des thèses héliocentriques et de leurs auteurs, Copernic, Diego de Zuñiga
et Foscarini. Cette édition de lApologia comprend non seulement
une édition critique du texte et sa traduction, mais aussi une longue
introduction dans laquelle Lerner propose une réflexion plus large sur
le rapport de Campanella à la science et une synthèse, en quelque sorte,
de ses recherches campanelliennes.
Lerner part de la relation entre Campanella et Galilée,
dont il précise immédiatement lasymétrie : si Campanella défend
avec ferveur et constance le savant toscan (comme il défendait Telesio,
troisième maillon dune chaîne fondée sur le refus de labstraction),
les témoignages explicites de sympathie de Galilée pour le dominicain
sont presque inexistants. Or, bien que les pensées des deux hommes restent
très différentes, elles ont en commun la revendication dune libertas
philosophandi dont Lerner fait lenjeu de lApologia
dès les premières pages de son introduction. Il montre en effet comment
Campanella, en examinant la quaestio de savoir si la méthode de
philosopher galiléenne est conforme ou non aux Ecritures Saintes, revendique
le droit denquêter sur le monde par le moyen de la raison et de
lexpérience, sans ingérence de la théologie.
Une fois sa thèse sur lApologia énoncée, Lerner
répond à une question philologique, celle de la date de rédaction de lopuscule
(au plus tard fin février 1616 au dire de Campanella) et de sa dédicace
au cardinal Bonifacio Caetani (présenté par Campanella comme le commanditaire
de louvrage). En examinant les différentes données disponibles,
Lerner arrive à une conclusion différente de celle de Luigi Firpo (pour
lequel une commande de Caetani est « assez invraisemblable »,
et « impossible » avant la condamnation de mars 1616) :
même si certaines données posent problème (la datation de la lettre de
dédicace, la question de la publication du manuscrit et de sa lecture
par Galilée dès 1616), elles ne suffisent pas à invalider les assertions
campanelliennes.
Le second point de lintroduction est intitulé « Genèse de la
problématique ». Lerner y souligne tout dabord comment, à loccasion
de cette quaestio, Campanella traite une problématique plus large.
Il ne sagit pas seulement de découvertes astronomiques ou de thèses
cosmologiques mais, en amont, dune « méthode de philosopher »
Campanella définissant ainsi lApologia dans sa lettre
à Galilée du 3 novembre 1616 : « une quaestio où lon
prouve théologiquement que la méthode de philosopher que vous avez suivie
est plus conforme aux Ecritures Saintes que le contraire, ou du moins
plus que laristotélicienne ». Cette remarque fondamentale étant
faite, Lerner sattache à montrer la forte continuité entre les uvres
campanelliennes : ainsi, les idées qui sous-tendent lApologia
(la nécessité dune nouvelle philosophie, la critique radicale de
laristotélisme, la non-contradiction entre lEcriture et les
vérités mises à jour par une authentique science de la nature iuxta
propria principia) sont présentes dès la Philosophia sensibus demonstrata
de 1591. Lerner en suit lévolution dans le De Gentilismo non
retinendo et la Theologia, pour dégager finalement trois propositions
cardinales dans la démonstration campanellienne : la doctrine aristotélicienne
est inconciliable avec le texte sacré : le récit de la création est
transposable dans les termes de la physique télésienne, dont la validité
est confirmée ; si lhéliocentrisme est avéré, lEcriture
pourra être mise en accord avec lui.
Après cet excursus qui présente lApologia
comme laboutissement dune réflexion approfondie sur les relations
entre science et théologie, Lerner resserre son analyse sur lApologia :
il pose dabord la question du genre de luvre, qui par
sa forme more theologico sapparente à la disputatio ad
utramque partem; puis il met en évidence les thèmes essentiels, distinguant
entre des préoccupations campanelliennes fondamentales (léloge de
la ratio philosophandi galiléenne, la critique du modo di filosofare
aristotélicien et la position galiléenne face aux Ecritures, non réductibles
à lintelligibilité privilégiée dune seule doctrine philosophique)
et des motifs propres à lApologia (le rapport entre Anciens
et Modernes, lidée de progrès ou le lien entre sciences et christianisme) ;
abordant pour finir le copernicianisme de Campanella, il soutient que
le dominicain, contrairement à une lecture courante et précoce de lApologia,
ne se convertit pas véritablement à cette doctrine mais défend une cosmologie
et une astronomie personnelles.
Lintroduction se clôt sur la réception de lApologia,
indice de la portée et de la signification de luvre. Tandis
que lon peut parler pour lItalie du XVIIe siècle
dune « conspiration du silence » (résultant de deux volontés
convergentes, celle de Rome et celle de Galilée et de ses disciples),
la curiosité est très grande en France. Lerner, qui a travaillé sur cette
question, choisit de sarrêter sur la figure de Mersenne ; ce
dernier accueille très favorablement lApologia, souhaite
quon la diffuse et quon la médite, attitude étonnante quand
lon connaît sa sévère condamnation de la philosophie de la nature
campanellienne, mais que Lerner explique par une communauté didées
sur le statut de la recherche et des vérités physiques par rapport à lautorité
sacrée.
Revenant pour finir sur les liens entre Galilée et Campanella,
Lerner réaffirme avec force son interprétation de lApologia :
au-delà du malentendu fondamental qui fait de Galilée, pour Campanella,
un messager des « arcanes de Dieu », un héros dont la tâche
scientifique est indissociable dune mission divine, lApologia
est à la fois une défense exemplaire du droit de la science moderne naissante
au libre exercice, dans la fidélité à un christianisme qui saurait saffranchir
dune tradition paralysante, et une illustration de lincompréhension
de lEglise de la Contre-Réforme face au renouvellement du rapport
entre sciences de la nature et Ecritures voulu par Galilée, Foscarini,
Campanella ou Mersenne. Or linfluence de lApologia,
comme le montre Lerner dans son « Epilogue », sans être comparable
à celle de lIntroduction de Kepler à lAstronomia nova,
de la Lettera de Foscarini et surtout de la Lettera a Cristina
di Lorena de Galilée, nest pas négligeable. Sil faut attendre
1757 pour que linterdit frappant les ouvrages coperniciens soit
levé, et 1835 pour que Copernic, Zuñiga, Foscarini, Kepler et Galilée
soient retirés de lIndex, des démarches sont entreprises par Leibniz
dès les années 1680, puis par La Lande, et lApologia est
alors citée en faveur dune conciliation entre mobilité de la terre
et sens des Ecritures.
Suit le texte de lApologia avec traduction
en vis-à-vis, précédé dun utile rappel bibliographique sur les éditions
et traductions disponibles, et dune liste des différentes désignations
de lopuscule par Campanella. Un riche appareil de notes explicite
les références, met louvrage en relation avec les autres uvres
du dominicain et le débat contemporain, et fournit des commentaires ponctuels
qui renvoient à la partie introductive. On appréciera lefficacité
de lindex des citations de lApologia, divisé en trois
sections : les uvres, les passages bibliques et les personnages
et auteurs.
Remarquons pour conclure que cette publication sinscrit
dans un regain dintérêt pour Campanella en France, qui a déjà donné
lieu à la publication et à la traduction de la Monarchie dEspagne
et de la Monarchie de France (sous la direction de G. Ernst, PUF,
1997). Michel Pierre Lerner met à la disposition du public français un
texte méconnu alors quil participe à un débat fondamental
dans lhistoire des sciences et réinsère Campanella dans la
lignée des « philosophes maudits », aux côtés de Galilée et
de Bruno. Loin de livrer un texte brut, il offre au lecteur une série
dinstruments utiles et une synthèse claire et rigoureuse sur la
position de Campanella dans le débat entre science et théologie ;
sa conception de lApologia comme laboratoire dun modo
di filosofare, fait de Campanella un précurseur du combat pour la
liberté de pensée, larrachant ainsi à limage dutopiste
fou qui lui est trop souvent associée, sur la base de la seule Cité
du soleil.
