La Ragion di Stato dopo Meinecke e Croce. Dibattito su recenti pubblicazioni,
Atti del seminario internazionale di Torino, 21-22 ottobre 1994, sous
la direction dArtemio Enzo Baldini, Genova, Name, 1999, 279 p.,
€ 17. 04.
Romain Descendre
A lorigine
de ce volume, le séminaire organisé à la Fondation Firpo de Turin en octobre
1994 entendait faire le point sur limpressionnant renouveau des
études sur la raison dEtat depuis la fin des années quatre-vingt.
Deux journées furent ainsi consacrées à quatre livres publiés dans quatre
pays : Staat und Staaträson in der frühen Neuzeit. Studien
zur Geschichte des öffentlichen Rechts de Michael
Stolleis (Frankfurt a. M., Suhrkamp, 1990), From politics to reason
of state. The acquisition and transformation of the language of politics
1250-1600 de Maurizio Viroli (Cambridge University Press, 1992), Ragion
di Stato e Leviatano. Conservazione e scambio alle origini della modernità politica
de Gianfranco Borrelli (Bologne, Il Mulino, 1993), et enfin Raison
et déraison dEtat. Théoriciens et théories de la raison dEtat
aux XVIe et XVIIe siècles, recueil darticles
publié sous la direction de Yves Charles Zarka (Paris, PUF, 1994). Chaque
livre fait lobjet de deux présentations critiques, ainsi que dune
réponse de son auteur (ou responsable éditorial). En plus des neuf articles
ainsi recueillis, Enzo Baldini signe une introduction qui rend compte
de lampleur des recherches sur la raison dEtat lors de la
dernière décennie, et propose une bibliographie en fin de volume.
Celle-ci nest
pas sans contribuer à lintérêt de lensemble. Il sagit
de la bibliographie la plus complète à ce jour : sous le titre de
« Ragion di Stato, Tacitismo, Machiavellismo e Antimachiavellismo
tra Italia ed Europa nelletà della Controriforma. Bibliografia (1860-1999) »,
elle regroupe presque 400 titres et met ainsi à disposition des chercheurs
un outil extrêmement précieux. Elle permet aussi de prendre la mesure
de la très nette accélération des publications depuis 1987, la moitié
des titres recensés ayant paru après cette date. Enzo Baldini en fait
le constat dans son texte de présentation, et lie cette soudaine prolifération
aux effets de la chute du mur de Berlin. Laffaiblissement des affrontements
idéologiques, et surtout le spectacle de leffondrement dun
empire auraient ainsi rendu nécessaire un retour aux problématiques de
la raison dEtat telles quelles se manifestèrent dès les débuts
de sa théorisation, notamment chez les penseurs politiques italiens de
la fin du XVIe siècle. Alors quils avaient fait autorité
pendant une très longue période, les jugements somme toute assez négatifs
de Meinecke et de Croce (qui décelaient dans les traités de la ragion
di Stato une pensée sans envergure et largement conservatrice) se
trouvent ainsi remis en question par des études qui rendent justice à
une littérature essentielle à la compréhension de la rationalité politique
moderne.
« Aujourdhui
il nest plus possible de parler en termes scientifiques dune
générique et non plus définie Raison dEtat, comme sil sagissait
dune problématique compacte, relativement stable et immédiatement
identifiable dans des textes et des comportements politiques », souligne
Baldini. Cette multiplicité inhérente à lobjet détude « raison
dÉtat » est peut-être en partie à lorigine des différences
dapproche importantes entre les quatre livres examinés. Cest
là ce qui fait la richesse de ce recueil, mais peut-être aussi sa limite
inévitable, dautant que les contributions des différents intervenants
sont très hétérogènes, quil sagisse de la taille des articles
ou de leur intérêt critique. En outre, les textes reproduits correspondent
seulement aux communications prévues par les différents participants,
et ne comportent malheureusement pas les interventions et les discussions
quelles ont engendrées : le lecteur reste quelque peu sur sa
faim, et le « débat » annoncé se trouve dans certains cas tronqué
surtout en ce qui concerne le livre de Viroli, dont on aurait
aimé lire les réponses aux critiques multiples et détaillées adressées
par Andreatta. Lensemble a cependant pour immense qualité de dégager
les problèmes interprétatifs et méthodologiques majeurs que posent aujourdhui
les discours de la raison dEtat à lhistoire de la pensée.
Surtout, au-delà même des livres dont ils font lanalyse critique,
certains articles constituent des contributions extrêmement intéressantes
sur la question, et trois dentre eux méritent que lon sy
attarde tout particulièrement.
Parmi les questions
méthodologiques, on retiendra surtout les limites et les dangers, trop
évidents dans le cas de la raison dEtat, dune histoire des
idées désincarnée qui ne prend pas la peine de réinsérer les concepts
dans lhistoire politique et sociale des conflits qui ont rendu possible
leur apparition. Cest là à la fois une idée partagée par la plupart
des intervenants, lune des raisons majeures des critiques que lon
peut adresser aux thèses de Viroli, et le motif dune prise de distance
nécessaire vis-à-vis du grand livre de Meinecke. Ce dernier point le
caractère caduc de lhistoricisme de Meinecke est démontré
dans larticle que lui consacre M. Stolleis dans Raison et déraison
dÉtat. Ce à quoi Diego Quaglioni répond quil ne suffit
pas dénumérer les manques du livre de Meinecke : il faut encore
comprendre pourquoi cest précisément à partir de ce livre que la
raison dEtat se met à constituer un problème. « Luvre
de Meinecke tombe au moment culminant de la crise spirituelle de lEurope
moderne, la Krisis der Staatslehre, crise du droit public européen
et, avec lui, du paradigme de la souveraineté, entre la négation et lexaspération
de la subjectivité du gouvernement qui caractérisent, respectivement,
les doctrines de Kelsen et de Schmitt » : cest là justement
appliquer à la pensée de Meinecke elle-même un type danalyse que
Stolleis lui reproche de ne pas avoir mené. Quaglioni ajoute que la suite
de lhistoire du XXe siècle na fait quaccentuer
cette crise de la souveraineté, qui explique encore, pour nous aujourdhui,
lintérêt des recherches autour de lhistoire de la raison dEtat.
Ce qui nous mène
à un point interprétatif important, que le recueil contribue à divers
titres à mettre en relief, reflétant par là les apports de la critique
récente : ce lien, à la foi indissoluble et conflictuel, entre raison
dEtat et souveraineté présente un caractère originel. On ne saurait
voiler le rapport entre le discours historique de la raison dEtat
et lhistoire du droit public. La nécessité de comprendre la rationalité
politique moderne dans larticulation des arts de gouverner et des
légitimations juridico-politiques est confirmée par la contemporanéité
de lapparition des théories de la souveraineté et de la raison dEtat,
et notamment dans les multiples liens qui unissent Botero et Bodin, et
qui tout à la fois les opposent. A ce propos, poussant la logique de cette
analyse, Gianfranco Borrelli fait même une suggestion très stimulante :
en aval, on pourrait voir dans cette ambivalence de la raison politique
occidentale lorigine de la distinction plus tardive entre le législatif
et lexécutif.
Trois textes passionnants
développent chacun à travers leurs critiques des questions de premier
ordre : 1. le caractère collectif du discours politique de la raison
dEtat, et la nécessité dune méthodologie adaptée (Senellart
à propos de Stolleis) ; 2. le rapport de la raison dEtat, et
plus largement de la pensée politique occidentale du Moyen Age et de la
Renaissance, à deux grands types de discours : léthique politique
de la civitas antique et la théologie chrétienne (Andreatta sur
Viroli) ; 3. la situation du discours de la raison dEtat au
cur de ce quon pourrait appeler une économie de la guerre
et de la paix, au point darticulation entre deux modèles :
celui dun Etat fondé sur la violence ou celui dun Etat pacificateur
(Zancarini à propos du recueil Raison et déraison dEtat).
1. Dans son article
« Etat, droit, raison dEtat en Allemagne aux XVIe
et XVIIe siècles, considérations sur le volume de Michael Stolleis »,
Michel Senellart met en valeur loriginalité de la démarche de Stolleis.
Si celui-ci sattache particulièrement à lhistoire de la raison
dEtat allemande, cest en grande partie contre les quelques
pages cinglantes de Meinecke, qui en faisait le « chapitre le plus
ennuyeux de lhistoire de la pensée allemande ». Cétait
ne pas comprendre que ces textes sont faits de « chemins de langage »,
rendant impossible lindividualisation de grandes « uvres » :
« sa critique du point de vue de Meinecke saccompagne dun
déplacement méthodologique capital, dune histoire individualisante
à une approche globalisante ». Ces textes doivent être analysés en
termes de discours, impliquant donc une rhétorique particulière, une grammaire
faite de lieux communs qui nest pas pour autant « le symptôme
dun vide de pensée ». Reprenant toujours vie dans un contexte
politique particulier, ces lieux communs se transforment en armes de lutte
ou en termes fédérateurs. Ainsi de la formule célèbre de Lysandre sur
le lion et le renard, reprise par Machiavel mais aussi par bien dautres
avant et après lui : elle sert dune part le machiavélisme et
lanti-machiavélisme historiques, mais doit dautre part être
comprise dans le contexte de la naissance et de la consolidation de lEtat
moderne. La « raison dEtat » elle-même, si lon veut
bien saisir la richesse de ses manifestations, doit être analysée comme
un « chemin de langage » aux fonctions stratégiques. A cet égard,
Senellart souligne la démonstration faite par Stolleis du rôle clef joué
par Clapmar en Allemagne : il est celui qui a rendu possible linsertion
de la thématique de la raison dEtat dans un monde protestant qui
la refusait, en la « juridicisant » grâce à son articulation
avec le concept bodinien de souveraineté et avec laristotélisme
universitaire. Plus tard, cest encore limbrication entre réalisme
politique et juridisme qui caractérise les débuts modernes du droit naturel
(Pufendorf). Le texte de Senellart sattache ainsi à mettre en évidence
comment le livre de Stolleis inverse radicalement la perspective de Meinecke :
« alors que celui-ci cherchait à mettre au jour le mouvement par
lequel la conscience historique sétait émancipée du formalisme juridique,
M. Stolleis veut au contraire reconstituer la genèse du droit public à
partir de la détermination empirique des conditions dexistence de
lEtat » : Cest à partir de là que lon peut
comprendre la portée critique, et non seulement historiographique, du
travail de Stolleis : un travail qui rappelle de quelle manière lEtat
libéral moderne reste lié par de multiples fils à lEtat de police
absolutiste.
2. Le texte dAlberto
Andreatta, « A proposito di politica e ragion di Stato, riflessioni
sul volume di Maurizio Viroli », est à la fois une critique sans
concessions du livre de Viroli et une salutaire leçon dhistoire
de la pensée politique. La thèse de lauteur du livre, élève de Skinner
et tenant du contextualisme anglo-saxon, nest pas sans rapports
avec celles de son maître : la raison dEtat est le produit
dune révolution dans le langage de la politique, qui au cours du
XVIe siècle abandonne les valeurs civiques humanistes dune
politique conçue comme gouvernement dune communauté de personnes,
réunie sous le règne de la loi et en vue du bien commun, et devient une
élaboration du pur renforcement du pouvoir princier, où la fin justifie
toujours les moyens. Selon Viroli, le parcours historique ainsi dessiné
permet de contribuer au débat politique contemporain : il sagit
de promouvoir aujourdhui un nouveau républicanisme qui se fonderait
sur léthique politique de la civitas propre à lhumanisme
civique.
La critique dAndreatta
seffectue en plusieurs temps. Du point de vue de la méthodologie
historique tout dabord, il met en évidence linadéquation entre
la thèse soutenue par lauteur et le découpage historique quil
effectue : la révolution dont il sagit concerne le XVIe
siècle, dans son rapport à un XVe dont on loue les valeurs
exemplaires. Pourquoi donc adopter comme terminus a quo le XIIIe
siècle ? Andreatta y voit le signe dun vice de forme propre
à lensemble du livre : la révolution annoncée est bien moins
démontrée quaffirmée, et sert à soutenir une thèse qui voit lorigine
du langage moderne de la politique dans « la tradition cicéronienne
des vertus politiques », et non plus, comme cela est communément
admis, dans la renaissance de laristotélisme. Viroli laisse entendre
que cette tradition, telle quelle est reprise par les théoriciens
du gouvernement communal dès la première moitié du XIIIe siècle,
rend possible une première autonomisation de la politique par rapport
à la religion, et par là-même ouvre la modernité. La critique dAndreatta
va alors sattaquer aux thèses mêmes du livre. Interpréter les choses
de la sorte, souligne-t-il, cest délibérément faire limpasse
sur le rôle immense de la théologie et du droit canon dans lélaboration
du langage politique au Moyen Age. Cest nier que lautonomisation
du politique passe par lacquisition par le pouvoir temporel dune
sacralité proprement spirituelle, élaborée par les théologiens médiévaux.
Cette histoire-là, qui lie indissociablement lautonomisation du
pouvoir à sa sacralisation, est brillamment retracée par Andreatta notamment
à travers deux notions, la figure du roi législateur du legis
ictor du Policraticus de Jean de Salisbury au legis conditor
de Gilles de Rome , et lélaboration de la personne
juridique, dont les canonistes furent les principaux auteurs. Sil
est décidément nécessaire de rappeler ces analyses, qui ne sont certes
pas nouvelles (Kantorowicz fait toujours autorité en la matière), ce nest
pas seulement par intérêt pour la vérité historique, mais aussi afin de
critiquer lattitude consistant à fonder un positionnement théorique,
dans le cadre dun débat contemporain, sur la lecture forcée et tendancieuse
dune histoire vieille de plus de cinq siècles. Dautant que
les problèmes dinterprétation que pose le livre de Viroli ne diminuent
pas au fil des pages quil consacre aux XVe et XVIe
siècles, même si Andreatta sy attarde un peu moins. Il rappelle
surtout quil est aujourdhui impossible de comprendre ce que
lauteur décrit comme le passage de « lart du gouvernement
civil » à « lart de dEtat », à travers les
uvres de Machiavel et de Guicciardini, puis avec les théoriciens
de la raison dEtat, sans le lier au contexte des guerres dItalie
puis des guerres de religion. Et si, à la fin du XVIe siècle,
lEtat, sa conservation et son fonctionnement deviennent les points
dancrage de la pensée politique, cest parce quune crise
épocale frappant les autorités ecclésiastique et étatique a rendu cette
réflexion absolument nécessaire, et non pas en raison dune progressive
affirmation nocive dun réalisme politique dont nous subirions encore
aujourdhui le joug.
3. A la suite dune
présentation complète par Diego Quaglioni des textes rassemblés par Yves
Charles Zarka dans Raison et déraison dEtat, Jean-Claude
Zancarini sarrête sur un point particulier mais néanmoins primordial
des thèses défendues dans le cours de louvrage. Il sagit du
concept dEtat qui émerge des analyses de certains auteurs, et plus
spécifiquement de larticle de Marcel Gauchet, « LÉtat
au miroir de la raison dEtat ». Zancarini entend relativiser
lidée selon laquelle, sur la base dune contestation légitime
de linterprétation meineckienne dun Machiavel « inventeur
de la raison dEtat » (voir le texte de C. Vasoli dans le recueil),
on considère que lon ne peut parler de « lEtat moderne »
quà partir des théoriciens français qui, après les guerres de religion,
effectuent « la double distinction » de lEtat « davec
la communauté politique sur laquelle son autorité sexerce et [
]
davec la personne des gouvernants » (Gauchet). Le défaut dune
telle interprétation réside dans la périodisation quelle implique,
qui laisse dans lombre le rôle joué non seulement par Machiavel
et Guicciardini, mais le sens même de la raison dEtat catholique
italienne. Car cest là oublier un aspect essentiel de la naissance
de lEtat moderne : « la raison dEtat pensée par
les théoriciens contre-réformistes à cause des guerres civiles de religion
en France visait aussi à recouvrir, à occulter une raison dEtat
pensée (et formulée au moins par lun deux, Francesco Guicciardini)
par les auteurs florentins pendant les guerres dItalie et à cause
de ces dernières, et cela parce quelle mettait à jour des caractères
insupportables, indicibles, de lEtat : sa violence, son absence
de légitimité. » Les pas de géant effectués par la pensée politique
italienne du XVIe siècle sont déterminés par la « necessità »,
par une conjoncture historique qui force à penser le rapport entre lEtat
et la guerre, lEtat et la violence politique ; et on peut ajouter
que cest dabord et avant tout dans ce contexte que sépaissit
la sémantique de lEtat. Les textes cités dans larticle, de
Machiavel à Boccalini, ne laissent aucun doute sur la pertinence de lanalyse.
A tel point que lon en vient à se demander sil ny aurait
pas, au fond, quelque motif politique à ne pas vouloir en prendre aujourdhui
toute la mesure. Et peut-être est-ce aussi, a contrario, ce que
Jean-Claude Zancarini entend suggérer en convoquant dans sa conclusion
les figures de Marx et de Foucault, « le doigt du diable ».
Dans ce recueil comme dans les autres, nombreux sont les textes qui soulignent
à quel point il est important de reconduire la raison dEtat de la
fin du XVIe siècle à lune de ses conditions de possibilité
majeures, la théorie de la souveraineté. Dune certaine façon, Zancarini
souligne quil est nécessaire de ne pas oublier que linverse
est tout aussi vrai : ne réduire lEtat quà sa théorisation
juridico-administrative conduit à occulter la violence qui a présidé à
sa naissance, et qui a pour une large part déterminé la (toujours) dérangeante
modernité des pensées de Machiavel et de Guicciardini. Le refoulement
de cette ambivalence nest pas sans dangers : à travers linterprétation
de sa genèse, se joue le sens quil convient dattribuer à lEtat
moderne, aujourdhui encore.
Lambition
de ce livre était doffrir un outil critique et bibliographique utile
à tous ceux que peut intéresser la résurgence des problématiques liées
à linterprétation de la raison dEtat historique. Lensemble
est de ce point de vue une réussite. Mais il a aussi un intérêt plus large,
puisquil montre à luvre quelques unes des tendances
et des méthodologies contemporaines majeures de lhistoire des idées
politiques du XVIe et du XVIIe siècles.