Giuseppe
Mazzini, Thoughts upon Democracy in Europe (1846-1847)
Un « Manifesto » in inglese, a cura di Salvo
Mastellone, Centro Editoriale Toscano, 2001, LXXXIV-119 p., L. 30.000,
€ 15.49.
Laura Fournier-Finocchiaro
Ce volume, qui a
pour centre les « Pensées sur la Démocratie » publiées par Mazzini
en langue anglaise sur le Peoples Journal, inaugure la nouvelle
collection « Les formes de gouvernement » du Centro Editoriale
Toscano, qui souhaite remettre en circulation des uvres de lhistoire
de la pensée politique ou de la science politique qui ont donné une contribution
significative, directement, ou indirectement, à la discussion sur la meilleure
forme de gouvernement pour une société. Salvo Mastellone, après le succès
de sa traduction en italien, pour léditeur Feltrinelli
[1] , de ces huit articles méconnus de Mazzini, publiés entre
août 1846 et juin 1847, et la brillante analyse quil en a fait dans
un récent essai [2] ,
a décidé de publier pour la première fois en Italie les textes du célèbre
patriote italien dans leur langue dorigine. Les lecteurs auront
ainsi le loisir de découvrir la richesse de la pensée du fondateur de
la Giovine Italia, qui sinsère dans les débats qui ont cours
parmi les exilés à Londres dans les années 1840, ainsi que lextrême
précision de son appareil conceptuel, que lauteur nhésite
pas à qualifier de « langage socio-politique moderne » (p. LXXVII).
Une longue introduction
précède les articles proprement dits, où lauteur retrace dans ses
moindres détails les circonstances et les termes du débat qui motivent
la prise de parole de Mazzini, et où il ébauche une « explication
de texte » qui permet de saisir lessentiel de la conception
de la démocratie élaborée par lexilé italien. Mazzini arrive en
Angleterre en 1837, après avoir fondé la Giovine Italia à Marseille
en 1831 et la Giovine Europa à Berne en 1834 : ce sont des
années où les débats sur la démocratie se font de plus en plus intenses,
sous limpulsion de lUnionism des travailleurs, à lorigine
du mouvement chartiste. Par ses interventions, dont on ne connaissait
en Italie que leur ré-élaboration de 1852, Mazzini sinsère avec
un rôle de premier plan dans le débat européen sur la démocratie, en se
confrontant aux plus grands protagonistes de la culture politique de lépoque
(de Tocqueville à Bentham, de Stuart Mill à Carlyle, dOwen à Fourier
).
Contre la politique « libérale » individualiste qui défendait
les privilèges, Mazzini dessine une conception de la démocratie qui ne
se limite pas à défendre les principes de la représentation politique
et du suffrage universel, mais il pointe la nécessité de sa valeur morale,
et exige la mise en pratique dune « foi » commune, capable
de réunir tous les individus « comme des frères », dans la construction
dune société plus libre, plus solidaire, où chacun puisse exercer
ses droits, mais se sente également responsable vis-à-vis de ses devoirs.
Mastellone documente dautre part les vives polémiques
qui opposent Mazzini aux représentants du communisme, qui suite aux agitations
en Pologne en 1845 publient le Manifeste de Cracovie, élaboré par
le gouvernement provisoire polonais le 22 février 1846, puis diffusé
en traduction anglaise par le Northen Star de Londres. Ce manifeste
est à lorigine de la division entre les démocrates républicains
(désireux de donner vie à une république fondée sur le suffrage universel)
et les démocrates communistes (souhaitant lavènement au pouvoir
de la classe ouvrière et en conséquence lélimination des classes
privilégiées). Ces derniers précisent leur pensée par le biais dune
Address, publiée dans un journal chartiste et signée par Marx et
Engels. Avec lappui de Feargus O Connor, élu à la grande majorité
représentant des Chartistes, ils insistent sur lidée de lutte des
classes et sur les droits du prolétariat, voulant dépasser le républicanisme
à la française de Lammenais et de Leroux, mais aussi celui de Cooper et
de Mazzini. Une semaine après la publication de lAddress to Feargus
O Connor, Mazzini demande au directeur du Peoples Journal
de publier une série darticles, « Thoughts upon Democracy »,
dans le but de sadresser aux lecteurs anglais et aux partisans du
mouvement démocratique, pour définir la démocratie. Mazzini nie en effet
que la démocratie puisse signifier le remplacement dune classe sociale
par une autre : il sagit au contraire de soustraire le pouvoir
politique à un « cercle de privilégiés » et de confier la gestion
du gouvernement « aux meilleurs et aux plus sages », dans le
but de réaliser « lémancipation, lamélioration et la
coopération de tous ». Il montre une extraordinaire intuition vis-à-vis
de ce que serait lexpérience de « démocraties populaires »,
minées par le poids dune immense bureaucratie chargée de calculer
les désirs et les besoins de chacun, et prévoit les risques encourus par
ceux qui voudraient se fier à un parti servant de guide, qui une fois
au pouvoir se trouverait à exercer un intolérable « dictatorship ».
Pour Mazzini, au contraire, la démocratie a le mérite de dépasser la solitude
individuelle en permettant aux hommes de communiquer socialement avec
le plus grand nombre de personnes ; il trace lhypothèse dune
« démocratie à léthique altruiste », qui , en éduquant
à la vie civile, améliore les conditions non seulement économiques, mais
aussi morales et culturelles des personnes.
Le patriote italien,
qui avait présenté à Marseille et en Suisse la république comme la forme
de gouvernement la plus apte à perfectionner la civilisation, est amené
en Angleterre à repenser sa doctrine à la lumière de ces débats sur la
démocratie : le concept fondamental de sa pensée politique est le
peuple, qui doit devenir société civile en sassociant. « People »
signifie démocratie, mais un peuple ne peut pas imposer sa propre autorité
sur les autres peuples ; tout comme la république est une forme démocratique
de gouvernement, mais le gouvernement républicain lui-même doit respecter
dans lexercice du pouvoir les principes démocratiques.
Le retour au texte
anglais, replacé dans le contexte précis de son élaboration, permet de
dépasser le cadre limité des problèmes qui secouent lItalie après
1848, et en fonction desquels Mazzini remanie son discours au début des
années 1850. Tandis que dans la première version des Thoughts
upon democracy in Europe, lexilé italien développe un discours de philosophie sociale écrit
en anglais pour des lecteurs anglais, dans la version italienne il abandonne
les finalités explicatives pour un ton nettement exhortatif. Ceci a peut-être
contribué à sous-évaluer les grandes potentialités du discours mazzinien,
ainsi que ses nombreuses intuitions qui sont rarement valorisées, comme
par exemple la distinction quil opère entre la pensée de la démocratie
et le concept de liberté, aussi bien des radicaux, des saint-simoniens,
des fouriéristes que des communistes. Cest également en Angleterre
quil théorise le projet politique dune « démocratie républicaine
pour lEurope des peuples », entendue comme un gouvernement
de liberté et de progrès social. Le grand intérêt du travail de Mastellone
est enfin davoir fait un peu de lumière sur les rapports, jamais
étudiés, que Mazzini noue avec les associations politiques des exilés
étrangers résidant à Londres entre 1837 et 1847, et notamment sur son
interaction avec les communistes.
