Dino Compagni, Chronique
des événements survenant à son époque, édition et traduction
par Patrick Mula, Grenoble, ELLUG, 2002, 319 p., 15 €.
Lucie De Los Santos
Dans sa Chronique des événements survenant
à son époque, Dino Compagni retrace l’histoire de Florence entre
1279 et 1312, c’est-à-dire l’institution dans la cité d’un État guelfe
écartant les Gibelins du pouvoir, suivie par la fracture entre la faction
des Guelfes blancs et celle des Guelfes noirs. Ainsi que le remarque
l’éditeur et traducteur français Patrick Mula (p. 16-17), l’ouvrage
est construit autour des deux mois de l’automne 1301 où les Guelfes
noirs prennent le pouvoir à Florence et exilent la plupart des Guelfes
blancs : c’est alors que Dante est définitivement banni de sa patrie.
Appartenant lui-même à la faction des Guelfes blancs, Dino Compagni
décide d’écrire sa Chronique et construit son récit autour de
cet échec de son parti au moment où, entre 1310 et 1312, la descente
en Italie de l’empereur Henri VII fait renaître momentanément les espoirs
des Guelfes blancs.
Dans son « Avant-propos » (p.
7-21), Patrick Mula s’interroge sur le statut et la structure de cette
chronique. Il la situe par rapport à la tradition historiographique
aussi bien classique que florentine et montre comment Dino Compagni,
à la fois témoin, protagoniste et narrateur à la première personne,
fait bien œuvre d’historien et non simplement de mémorialiste ou de
chroniqueur : « Dino construit en réalité moins une chronique
qu’une histoire, ayant pour sujet unique la division à Florence du parti
guelfe […]. C’est un sujet autour duquel s’agglutinent tous les choix
de mention ou d’omission d’événements concernant Florence dans ces trois
décennies […]. L’œuvre devient même, au fur et à mesure du progès de
la narration, l’histoire du parti guelfe blanc » (p. 15-16). Mula
insiste ainsi sur l’unité du projet historiographique de Dino Compagni,
qui se reflète dans la structure même de l’ouvrage.
Si l’espoir né entre 1310 et 1312 est
l’élément qui incite Dino Compagni à faire œuvre d’historien, c’est
l’échec définitif des Guelfes blancs qui conditionne la structure et
le sens qu’il donne à sa Chronique. Celle-ci doit avoir, ce qui
est fréquent dans l’historiographie politique florentine, une fonction
civique d’édification de la postérité : il s’agit d’un enseignement
destiné aux futures générations de citoyens florentins. L’originalité
de Dino Compagni tient à plusieurs facteurs : il ne cherche pas,
comme le veut une longue tradition florentine, à retracer toute l’histoire
de la cité ; il n’utilise pas non plus les autres historiens pour
enrichir son texte ; son exigence de vérité tient à sa propre fonction
de témoin et de protagoniste. C’est ainsi qu’il délimite son sujet,
dont il fait l’histoire du point de vue du vaincu. D’où le renversement
du topos habituel de l’exemple moral donné par le récit historique :
la Chronique de Dino Compagni a avant tout une dimension de dénonciation
et l’auteur « ne montrera d’ailleurs que rarement, et seulement
dans un but de contraste, ce qu’il peut y avoir eu de bon ou de louable »
(p. 19). Mula parle justement à ce titre d’« une édification par
l’exemple inversé » (p. 19) et voit dans le propos de Dino Compagni
une intention qui dépasse la simple exhortation morale : l’historien
du camp vaincu ne peut en définitive que s’en remettre au ton prophétique
et à la justice divine (p. 20).
Outre ces interrogations sur la genèse
et le statut de la Chronique de Dino Compagni, Patrick Mula présente
une édition qui, par sa clarté et sa précision, peut contenter aussi
bien le spécialiste que le lecteur moins averti. Tout en cherchant à
rendre « la force du récit » (p. 21) de Compagni, Mula précise
ses critères de traduction (p. 28-31) ainsi que le choix du texte de
base et la prise en compte de récents travaux philologiques. L’apparat
critique permet à chacun d’entrer facilement dans la Chronique,
tout en proposant des éléments d’analyse historique, politique, linguistique
et littéraire. L’organisation de ces éléments et la clarté de la mise
en page donnent la possibilité de trouver facilement l’information recherchée
et d’approfondir au choix tel ou tel aspect de l’œuvre.
Le commentaire donné dans l’« avant-propos »,
la biographie de Dino Compagni et les annexes retracent le contexte
historique, social et politique dans lequel l’auteur a vécu, écrit et
situé sont récit. Son écriture de l’histoire est aussi évaluée au regard
de la tradition historiographique. Un « Index lexical essentiel »
(p. 311-318) très cohérent donne une explication à la fois linguistique,
politique, sociale et historique des différentes composantes de la société
florentine, aussi bien dans l’usage courant que, précisément, dans le
texte de Dino Compagni : on a ainsi l’occasion de comparer le sens
et l’emploi de notions telles que, par exemple, Grande, Nobile,
Popolo grasso et Potente.
Surtout, l’apparat de notes est remarquable
de précision et de clarté, tout en enrichissant considérablement le
texte lui-même. Patrick Mula explique ponctuellement le contexte historique,
institutionnel et juridique des événements relatés, il indique les erreurs
commises par endroits par Dino Compagni, il explicite diverses références
littéraires, bibliques ou historiographiques, il confronte par endroits
le récit de Dino Compagni à celui d’autres historiens contemporains,
enfin il signale et justifie plusieurs choix de traduction.
Chacun peut donc trouver à la fois les
éléments nécessaires à la compréhension directe d’une Chronique
importante, qui retrace la naissance des institutions florentines, et
des matériaux nourrissant une réelle réflexion historiographique, politique
et linguistique, tout en se laissant prendre par le récit « passionné »
de Dino Compagni.