Moderata Fonte, Le Mérite des femmes,
édition de Frédérique Verrier, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2002, 267
p., 18 €.
Jean-Claude Zancarini
Le Mérite des femmes de Moderata Fonte « où, en deux journées, on montre clairement combien
elles sont dignes, et plus parfaites que les hommes » a été publié
posthume en 1600. L’auteur y présente une discussion entre sept femmes
de l’aristocratie vénitienne, différenciées par leur âge et leur statut
(mariées, veuves, célibataires) ; cette compagnie féminine (qui
évoque celle du Décaméron dont auraient été ôtés les trois narrateurs
masculins) se donne une reine provisoire qui, prenant acte des plaintes
élevées contre les hommes, propose qu’un procès se déroule et désigne
une accusation et une défense.
Dans sa Postface, « Les mérites du Mérite »,
Frédérique Verrier montre que ce procès est bien moins sommaire qu’on
n’aurait pu s’y attendre et elle donne des clés de lecture utiles pour
situer l’ouvrage vis-à-vis des écritures féminines contemporaines ;
elle insiste sur les ressemblances avec un ouvrage d’une autre Vénitienne,
Lucrezia Marinella, dont le Della nobiltà et eccelenza delle donne,
et i difetti e mancamenti de gli huomini parut également en 1600.
Elle place également le Mérite en regard de la littérature philogyne,
en particulier d’ouvrages aujourd’hui oubliés mais qui eurent une grande
importance dans le débat au XVIe siècle : le De nobilitate
et praecellentia foeminei sexus de Henricus Cornelius Agrippa (écrit
1509, publié en 1529) ; le De institutione foeminae christianae
de Juan Luis Vives (1524) ; Della eccellenza e dignità delle
donne de Galeazzo Flavio Capra (1525). Frédérique Verrier soumet
ensuite le Mérite à deux grilles de lecture, celle de l’ambivalence
et celle de la transmission. Ses propositions de lecture montrent avec
évidence qu’il s’agit là d’un texte riche et important dans la longue
lignée des textes qui refusent le discours de la supériorité masculine.
Parmi les pistes qu’ouvre Le Mérite des femmes,
il y a la mise en évidence d’un possible « chemin de haute étude »
pour les femmes (pour reprendre une expression de Christine de Pizan),
chemin que la fontaine du palais vénitien où se déroule le dialogue
laisse entendre métaphoriquement : l’eau vivifiante qui jaillit
des statues de femmes et le mot math[es]is (science, étude, désir
d’apprendre) que forment les initiales inscrites sur les fronts de ces
statues disent bien que les femmes pourraient se consacrer « à
l’étude chérie des lettres » (p. 13). Corinna, qui porte le nom
symbolique de la poétesse grecque, est chargée dans le texte de représenter
cette possibilité, laquelle se déploie en particulier dans la seconde
journée du dialogue : on n’y parle plus au premier chef de la « question
des hommes » mais, au gré des rebondissements de la conversation,
les devisantes – avec précisément Corinna pour guide – s’y préoccupent
de divers phénomènes naturels qui vont des tremblements de terre aux
secrets de la médicine en passant par des aperçus des diverses sciences
naturelles [1] . Corinna justifie d’ailleurs ce changement de cap de la discussion :
« Quant au fait d’avoir abordé divers sujets […], cela ne devrait
pas être non plus un sujet de moquerie. D’abord parce que nous en avons
parlé, ou plutôt nous les avons évoqués, comme ça au hasard et en passant,
sans prétendre en parler savamment, ensuite parce que nous pouvons en
parler aussi bien qu’eux et, si on nous apprenait à le faire dès l’enfance,
ce que j’ai déjà dit, nous les dépasserions en quelque science que ce
soit » (p. 188). Ce qui est posé là, c’est bien la question de
l’éducation des femmes et de leur savoir. Mais d’une certaine façon,
la position de Corinna n’est pas reproductible dès lors qu’on se refuse
à faire l’impasse sur la question centrale du dialogue : celle
des rapports entre les sexes. En effet, la position de Corinna est celle
d’un parcours solitaire (elle s’emploie « à de meilleures œuvres
et à de plus belles études », p. 200) qui va de pair avec le refus
de penser que « les deux sexes sont faits l’un pour l’autre »
(c’est Leonora qui le rappelle, p. 201). Corinna peut donc aider ses
amies à penser mais elle ne leur propose pas de solution. Et on comprend
dès lors les apparents paradoxes de la fin de l’ouvrage, et en particulier
le changement de position de Leonora qui, partant d’un refus radical
d’envisager un remariage, finit par dire qu’elle va y réfléchir et consentir
peut-être à suivre « les sages et sacrés conseils » que ses
amies lui ont donnés (p. 202). Ce paradoxe, peut-être vient-il précisément
de ce que l’ouvrage pense dans les termes du renversement et de la guerre
des sexes – la supériorité des femmes venant prendre la place de la
supériorité des hommes. C’est bien la problématique de guerre qui peut
inciter, par réalisme, à choisir un époux comme on choisit un allié ;
se marier, explique en effet Lucrezia, c’est choisir « d’en avoir
un au moins pour ami qui nous défende des autres plutôt que de rester
seule et de les avoir tous pour ennemis » (p. 191).
Cette aporie de la réflexion pourtant très riche (et
« décapante ») du Mérite des femmes ne tardera d’ailleurs
pas à trouver une issue : en 1622, Marie de Gournay, la « fille
d’alliance » de Montaigne, écrit L’égalité des hommes
et des femmes, un texte novateur qui déplace de façon créatrice
les termes de la question du rapport entre les sexes : dès lors,
on pourra échapper à la problématique de la guerre et penser en termes
d’égalité et d’acceptation des différences.
[1] Claire Lesage a pu parler à ce propos d’un « passage du microcosme
au macrocosme, puisque à l’observation du comportement humain succède
la lecture du grand livre de la nature. En tentant d’élucider les
mystères qui régissent l’harmonie de l’univers et en commentant les
relations causales qui existent entre les événements, les interlocutrices
ébauchent […] une synthèse des connaissances et des croyances scientifiques
de l’époque telles que les divulguaient les recueils de secrets »
[C. Lesage, « Le savoir alimentaire féminin dans Il Merito
delle donne de Moderata Fonte », in La table et ses dessous.
Culture, alimentation et convivialité en Italie (XIVe-XVIe
siècles), études réunies par A. C. Fiorato et A. Fontes Baratto,
Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle (Cahiers de la Renaissance
italienne 4), 1999, p. 223-234]. Elle cite, comme modèle de ces
livres de secrets, I Secreti d’Alessio Piemontese. La thèse
de fond de la contribution de Lesage consiste à mettre en évidence
la difficulté qu’il y a à vouloir accéder à un savoir « élaboré
et transmis par les hommes » tout en gardant un regard critique
face « à une culture qui propose une vision univoque du monde,
un monde où les femmes en tant que subordonnées, ne possèdent pas
la parole » ; elle voit dans les interventions de Leonora
l’expression de ces difficultés et du malaise qui en découle. Elle
s’oppose ainsi à celles qui voient dans ces « digressions »
une sorte d’ultime témoignage d’une parole féminine en matière de
sciences : E. Chiaramonte, G. Frezza, S. Tozzi, « Il femminile
separato della società moderna », Donne senza Rinascimento,
Milano, Eleuthera, 1991.
