Luigi Pulci, Morgante, présentation et traduction de Pierre Sarrazin, Turnhout (Belgique), Brepols, 2002, 896 p., 52,75 €.

Jean-Claude Zancarini

Traduire plus de trente mille vers pour faire connaître au public francophone les aventures de Roland, de son ami le géant Morgante et des paladins de Charlemagne, voici la gageure tenue par Pierre Sarrazin dans ce gros volume de la collection « Miroir du Moyen Âge » des éditions Brepols. Le Morgante, dont la première édition complète en vingt-huit chants parut en 1483, un an avant la mort du poète, n’avait été traduit qu’une fois en français au XVIe siècle : L'Hystoire de Morgant le géant, lequel avec ses frères persécutoient tousjours les chrestiens et serviteurs de Dieu, mais finablement furent ces deux frères occis par le comte Roland, et le tiers fut chrestien qui depuis ayda a augmenter la saincte foy catholique, comme orrez cy après... [À la fin] : nouvellement imprimée à Paris par Jean Bonfons, libraire, demourant en la rue Neufve Nostre dame à l'enseigne sainct Nicolas, Paris [s. d., sans doute vers 1530]. Il fallait donc un bien grand amour du texte, de sa langue et des péripéties de ses héros pour se lancer dans une telle entreprise... et parvenir à son terme !

Dans une intéressante note sur la traduction, Pierre Sarrazin s’explique sur ses choix. Il s’est, dit-il, inspiré d’une lecture qui privilégie le « simple plaisir de lire une belle histoire », sans pour autant cesser d’être attentive aux effets de sens et à l’inventivité langagière. Cela l’a amené à formuler quatre principes de traduction, qui l’ont guidé dans ce long travail difficile mais, à l’évidence, sans cesse abordé avec jubilation : « Restituer le rythme que le poème tient de sa forme prosodique ; respecter les mots du poème non seulement dans leur sens mais dans leur son et dans leur position ; maintenir la distance qui nous sépare du Morgante ; rendre le mieux possible les jeux du langage de Pulci ». De ces quatre principes ou préoccupations, découlent des choix pratiques, cohérents avec les intentions. Sarrazin traduit les hendécasyllabes du Morgante alternativement par des alexandrins et des décasyllabes (pour, écrit-il, « assouplir la relative rigidité de ces deux types de vers en les combinant ») ; dans la strophe de huit vers (originellement rimée ABABABCC), il tente de maintenir au moins l’assonance des deux vers finaux. Il se prononce pour un respect du texte « au sens le plus matériel qui soit, presque géographique », ce qui a pour conséquence que, dans son travail, « à chaque vers du texte correspond un vers de la traduction » et que, dans chaque vers, « les mots tendent à se ranger dans l’ordre du texte d’origine » ; il n’hésite pas à laisser passer, sous sa plume, des mots et des tournures du passé, mais en sachant qu’il faut éviter de « tomber dans le ridicule » ; il explicite certains des trucs (le mot n’est pas de lui, mais il est loin d’être négatif sous ma propre plume !) qu’il utilise pour « mettre en valeur la polyphonie du langage de Pulci » : ainsi, l’usage de l’argot parisien ou a contrario d’un pastiche ronsardisant. Bref, une vraie réflexion sur la pratique de traduction, qui a le mérite de la cohérence et de la modestie : Sarrazin rappelle qu’au-delà de toute théorie, il n’y a d’autre recette « qu’un effort constant et une grande humilité ». Le résultat est à la mesure du travail investi : ce Morgante francisé est un texte foisonnant et riche qu’on a plaisir à lire