Guido Baldassari, Questi italiani ! Discorsi di moralità pubblica e privata, Padova, Marsilio, 2001, 219 p., 12, 39 €.

Jean-Louis Fournel

Étrange ouvrage que ce petit livre publié par un professeur universitaire mieux connu pour, entre autres, ses travaux sur les poèmes et la poétique épico-chevaleresques de la renaissance ou la littérature édifiante que pour ses réflexions sur la vie politique italienne contemporaine. Divisé en vingt-six chapitres qui sont autant de discours « moraux » sur le monde comme il va, abordé dans la double perspective de la vie quotidienne et de l'évolution des rapports politiques et sociaux à l'échelle nationale et internationale, cet ouvrage se présente comme une sorte d'OLNI, objet littéraire non identifié : « littéraire » moins parce qu'il s'agirait du substitut d'un roman laissé de côté (p. 69) que parce qu'on a là un exercice d'écriture où la tension autobiographique toujours présente (et proclamée explicitement puisque selon l'auteur, si ce livre est une bouteille à la mer, « c'è solo l'autore chiuso nella bottiglia » [p. 194]) contribue à transfigurer les éclats d'histoire contemporaine qui sont la matière du texte ; mais aussi « non identifié » parce qu'on ne sait trop à quel genre de prose rapporter cet écrit qui tient – tour à tour et tout ensemble – de l'elzeviro, du pamphlet, du recueil de fragments d'un bildungroman inachevé (notamment le chapitre central, intitulé « Sulla gloria ovvero piccola Storia d'Italia », qui est le pivot de l'œuvre), des ricordi ou ricordanze à l'ancienne, de maximes françaises classiques que l'on aurait choisi de développer, du journal intime ou de l'article « de société » d'un journaliste lettré. Bref, nous sommes face à un exemple de cette recherche polymorphe d'une forme improbable entreprise par ces universitaires qui souhaitent intervenir sur l'état du monde à notre époque où la terza pagina n'est plus une institution jouant, en Italie, un rôle majeur dans le débat public.

Revenons donc, dans notre recherche d'un chemin pour entrer dans ce texte, au titre. Le point d'exclamation qui suit le démonstratif sonne comme un arrachement personnel à l'espace et au temps de référence – l'Italie au passage du millénaire. La posture détachée peut confiner à la désinvolture mais surtout elle permet de recourir à l'humour. Ce nouveau Persan en visite dans la péninsule (et ailleurs), après la chute du mur de Berlin et l'implosion du système des partis traditionnels, se demanderait-il donc : « comment peut-on être Italien ? ». Si ce n'est qu'il ne s'agit pas seulement de nous « dire » un moment de l'histoire mais de s'interroger vraiment sur la possibilité d'« être Italien » aujourd'hui, et que ce questionnement naît chez un auteur qui sait qu'il ne saurait renoncer à l'être. D'ailleurs, n'ont ici droit de cité ni la lucidité du désespoir, ni l'extériorité revendiquée, ni même cette ironie non dénuée d'une conscience de sa propre supériorité qui habitent souvent les moralistes classiques ou modernes. L'auteur ne sait pas, il cherche ; il dénonce moins qu'il ne tente de comprendre, de trouver des « raisons ». Cette posture modeste – dans le sens le plus noble de ce terme – qui conduit à rire, ou sourire, de soi autant que des autres, proclame au passage la radicalité de l'appartenance de l'auteur au monde décrié… et justifie par là même ce détour par l'autobiographie. Le détour permet d'ailleurs au discours moral de redevenir discours politique dans la mesure où la politique reste toujours faite de passions, de désirs et de jugements nés de l'idéal de vie que l'on se donne parfois et des aspirations au changement qu'il peut susciter.

Si ce n'est que, dans notre cas, l'auteur n'a jamais aspiré à changer le monde et c'est justement là que le propos devient intéressant, tant dans sa force que dans ses lacunes. Il ne s'agit pas d'un discours de la désillusion ou de l'amertume ; encore moins d'un nouvel habillage de ces paroles d'autorité qui ont le même aplomb pour défendre à quelques années d'intervalle le contraire de ce qui était auparavant affirmé. L'auteur se méfie de ces positions d'un moment, aussi variables que péremptoires, que d'aucuns présentent toujours comme des convictions profondes. Il entend simplement tresser ensemble deux choix difficilement compatibles en première analyse : la reconstruction linéaire progressive de quelques-unes des racines du temps présent et le kaléidoscope, par images et focalisations successives, d'un monde profondément « nouveau » saisi au travers de formes singulières agencées de façon parataxique et dont la charge symbolique tord le texte vers une logique d'apologue.

Il s'agit pour l'auteur de chercher, sinon de trouver, des raisons de croire dans les idées qu'il voudrait partager, d'être convaincu par ce qu'il désire croire, de mettre à l'épreuve d'une rationalité faussement simple ce qui s'impose avec une évidence qui n'est qu'apparente. On pourrait proposer de dire – sans enthousiasme excessif mais sans ironie déplacée – que cette raison-là est celle de nos structures démocratiques européennes et de leur vieux fonds humaniste avec sa sincérité et ses illusions, voire, à l'occasion, ses manipulations. La tendance dès lors est de proposer une domination des histoires qui s'entrecroisent sur l'Histoire qui va de l'avant, celle qui était dans les cœurs et dans les têtes lorsque soufflait fort le vent des passions et des espoirs (ceux de la politique ou, pour employer un mot qui est presque devenu obscène pour beaucoup, de l'idéologie). Comment réussir à faire parler l'Histoire à travers les histoires ? Comment réussir à dire quelque chose du monde à travers quelques récits d'un nombre circonscrit d'individus et de leurs états d'âmes ? C'est sans doute un des paris de la littérature et une des raisons qui font de ce livre d'essais un objet littéraire mais c'est aussi le signe d'un malaise face à l'action et, surtout, à la possibilité d'inscrire nos convictions dans des actes. Le livre de Baldassari relève le premier défi sans apporter vraiment de réponse aux questions que posent ce malaise.

Quoi qu'il en soit, le lecteur peut ne pas être convaincu parfois, ne pas être d'accord à d'autres moments, voire être irrité – rarement – mais toujours il reste saisi par l'honnêteté d'une démarche dépourvue de toute arrogance intellectuelle et de toute complaisance esthétique grâce au seul « contrat de lecture » qui soit présent, ce pacte autobiographique dissimulé initialement mais clairement énoncé par la suite. Du même coup sont évités les écueils du qualunquismo et du raisonnement apodictique. Dans ce livre, tenter de comprendre s'avère d'abord un processus, un choix de vie, procédant par zigzag et sans certitude définitive. Si « discours de moralité publique et privée » il y a – selon le sous-titre – ce n'est pas que se composeraient les vices privées et les vertus publiques de mandevilienne mémoire, c'est plutôt parce que la morale se fait choix de vie, façon d'être plus que code, ensemble d'expériences plus qu'architecture de normes de comportements, comme une sorte d'esthétique socialisée qui ne se demande pas « qui suis-je ? » mais « qui sommes-nous en ce moment ? ». Quand la morale ne peut pas être tendue vers le dieu caché d'un néo-augustinisme ou projetée vers la révolution à venir (elle ne l'a d'ailleurs jamais été pour l'auteur), resterait donc ici la morale comme recherche pour l'individu d'une expression juste en situation, dès lors que sont écartés symétriquement l'esthétisme des mots ou la prétention à un quelconque magistère.

Reste pourtant que demeurent en suspens quelques questions fondamentales dont la moindre n'est pas de savoir comment passer du dire au faire sans s'enfermer dans la position de l'homme de lettres juge de la décadence de l'empire (ici de la dissolution de l'Italie). Cette écriture rendue possible par un événement extérieur – la fin de l'équilibre, à la fois italien et mondial, à la suite de la chute du mur de Berlin – nourrit-elle une « conversion », point de départ de toute écriture autobiographique selon Starobinski, et peut-elle aider à penser le monde et l'Italie en train d'émerger ? C'est peut-être l'impossibilité de répondre à de telles questions qui nourrit la posture volontiers sarcastique d'un texte qui s'inscrit bien dans cette tension polémique, voire militante, propre à tant de textes de la littérature italienne, cette riottosità qu'évoquait Carlo Dionisotti. Baldassari pourrait bien nous dire ainsi qu'il pense ces « discours moraux » comme « journalisme radical », un peu à la manière dont Michel Foucault voulait faire du philosophe un « journaliste radical »