Anna Bellavitis, Identité, mariage,
mobilité sociale. Citoyennes et citoyens à Venise au XVIe
siècle, Rome, École Française de Rome (CEF 282), 2001, 419 p.,
48 €.
Cécile Terreaux-Scotto
Anna Bellavitis présente dans cet ouvrage les résultats
auxquels a abouti son travail de doctorat sur l'histoire de la citoyenneté
vénitienne du XIVe au XVIIe siècles.
L'enquête s'appuie sur un impressionnant travail de dépouillement
des sources, dont le lecteur peut prendre la mesure en particulier dans
les nombreux tableaux récapitulatifs et dans les annexes extrêmement
riches. Dans un souci constant d'articuler les normes et les pratiques
— souci dont l'application dans cet ouvrage peut servir de méthode
de travail —, Anna Bellavitis explore minutieusement les registres
des lois, mais aussi les archives des confréries ou encore les archives
notariales. À ce propos, on pourra relever à la suite de l'auteur la
présence très intéressante, parce que particulière à Venise, d'une grande
quantité de testaments rédigés par des femmes.
La première partie s'attache à définir l'identité du
« citoyen » vénitien qui, contrairement aux citoyens d'autres
villes italiennes, n'a aucun droit politique. Remontant jusqu'à la période
de la serrata du Grand conseil, Anna Bellavitis examine avec
précision la législation qui détermine l'octroi de la citoyenneté vénitienne.
Ce privilège, qui permettait en premier lieu de participer au commerce,
apparaît toujours lié aux conjonctures économiques du monde marchand.
Cette particularité éclaire la procédure mise en place par le gouvernement
vénitien pour l'attribution de la citoyenneté ainsi que ses attitudes
de fermeture ou d'ouverture à l'égard de ceux qui briguent le statut
de citoyen. La nature principalement commerciale ou, si l'on préfère,
« professionnelle », de la citoyenneté vénitienne explique
pourquoi l'identité du citoyen revêt progressivement un aspect de plus
en plus social. Au XVIe siècle en effet — et Anna Bellavitis
souligne dans le titre de son ouvrage combien cette période constitue
un moment décisif dans la définition de l'identité citoyenne —,
le statut juridique de la citoyenneté s'estompe au profit d'un statut
fondé sur « l'honorabilité » : le groupe des citoyens
se distingue par une appartenance à des familles qui exercent depuis
trois générations des professions « honorables », à l'exclusion
des arts mécaniques. La condition de citoyen « originaire »
étant devenue indispensable pour accéder aux principaux offices de l'État,
les qualités exigées des citoyens « originaires » candidats
aux offices deviennent alors de plus en plus exclusives en même temps
que se précisent leurs caractéristiques et leurs privilèges.
Le fait que la citoyenneté vénitienne soit toujours liée
à une identité professionnelle et sociale et non à une identité juridique
explique pourquoi le titre de « citoyen » peut alors revêtir
des significations différentes dans la société. Comme le précise Anna
Bellavitis, les cittadini sont en effet le seul groupe de la
population vénitienne dont l'identité doit être expliquée. En ce sens,
l'auteur redonne à juste titre toute son importance à l'histoire politique
et territoriale de la République de Venise pour éclairer la politique
suivie par le gouvernement dans le recrutement de ses fonctionnaires.
Ce postulat permet d'ailleurs à l'ouvrage de se démarquer des études
précédentes qui, d'une part, ne permettaient pas de véritablement reconstituer
le point de départ de la constitution du groupe des bureaucrates vénitiens
et, d'autre part, envisageaient ces derniers surtout par rapport au
patriciat. Cependant la nouveauté de ce parcours aurait gagné à être
davantage soulignée, d'autant que la densité du propos rend la découverte
de ces pages ardue, en particulier pour le lecteur profane. Car l'étude
de l'identité citoyenne s'éclaire et prend toute son importance surtout
dans les deux autres parties de l'ouvrage. La patience du lecteur est
alors toutefois grandement récompensée lorsque l'auteur fait revivre
pour lui citoyennes et citoyens vénitiens, parvenant à reconstituer
parfois des biographies entières.
L'originalité de la deuxième partie tient à ses protagonistes :
les femmes. Alors que la citoyenneté est une « histoire d'hommes »,
Anna Bellavitis choisit en effet de partir des filles et des épouses
pour définir l'identité des citoyens vénitiens. Cette démarche la conduit
à étudier les contrats de mariage des citoyens enregistrés au XVIe
siècle. Consciente des problèmes de fiabilité et de représentativité
que soulève l'utilisation d'une telle source, l'auteur commence par
replacer les contrats de mariage citoyens dans l'ensemble de la législation
sur le mariage de façon à expliquer l'organisation de l'institution
dotale chez les citoyens vénitiens. L'exploration d'un corpus législatif
étendu favorise l'analyse du fonctionnement de la succession, de la
dot, ou encore du remariage des veuves. Ces pages soulignent au passage
combien les statuts vénitiens semblent enclins à protéger les droits
patrimoniaux des femmes, contrairement à ce qui se passe dans d'autres
villes italiennes — Florence en particulier. L'intérêt de ce développement
tient à ce que, loin de se limiter aux textes normatifs, dont l'auteur
propose toutefois une interprétation fouillée, il conduit à une étude
approfondie et vivante de cas concrets qui se prolonge de façon très
intéressante dans la troisième partie.
La dernière partie de l'ouvrage brosse en effet un tableau
des alliances contractées par les citoyens, illustré par l'histoire
de cinq familles. Il ne s'agit pas pour l'auteur de décrire un mariage
citoyen typique, qui n'existe pas, mais de vérifier à travers l'étude
de cas concrets la validité et l'application dans la société vénitienne
de notions telles que « l'honorabilité » ou la « mobilité
sociale ». Ici, ce ne sont pas les familles les plus en vue mais
les familles modestes qui étayent l'analyse — et c'est là un des
grands attraits de ce développement. Cette recherche vaut en particulier
par la publication en annexe de la « chronique de famille »
ou du « livre de famille » de la famille Ziliol (sur le statut
du texte et les problèmes de définition qu'il pose, Anna Bellavitis
reste malheureusement trop imprécise). Ce texte, qui illustre les questions
soulevées au cours de l'analyse de l'identité citoyenne, prend d'autant
plus de valeur que la ville de Venise, contrairement à Florence par
exemple, offre peu de mémoires familiales.
Au fil des pages le lecteur pourra parfois déplorer la
maladresse de certaines formulations. Si elle gêne rarement l'intelligibilité
du propos, elle déçoit d'autant plus que l'ensemble de l'ouvrage est
écrit avec aisance et rigueur. Les faiblesses de l'expression ne sauraient
toutefois gâter l'ensemble du travail qui non seulement offre un ouvrage
de référence sur la société vénitienne, mais qui peut également servir
de point de comparaison fort utile pour comprendre la société florentine
de la Renaissance, que l'auteur évoque d'ailleurs à plusieurs reprises
