Les résumés des articles


Olivier Bosc

De la « folla delinquente » à la « follacultura » : Scipio Sighele et Pasquale Rossi prophètes italiens de la modernité au tournant du siècle

La naissance de la psychologie des foules en Italie, dans le creuset de la pensée criminologique lombrosienne, demeure encore largement méconnue. Les précurseurs italiens de Gustave Le Bon et de sa Psychologie des foules ont pour noms C. Lombroso, G. Sergi ou A. Niceforo. Mais les deux personnages les plus saillants de ce courant sont Scipio Sighele (1868-1913) et Pasquale Rossi (1867-1905). À la frontière entre savoir et politique ils définissent une science typiquement moderne, loin des fantasmes réactionnaires de domination des foules barbares. Authentiquement de gauche cette psychologie des foules prêche, non sans fantasmes hygiénistes et repentirs, la libération de la foule criminelle. Ces auteurs font de l’Italie à la charnière entre XIXe et XXe siècles le laboratoire d’une certaine modernité politique et esthétique.

Barbara Cassin, Fosca Mariani Zini, Alain Pons

Philosopher en langue

Philosopher en langue, telle est l’ambition revendiquée par Barbara Cassin, directrice scientifique d’un Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles (à paraître fin 2003 aux éditions du Seuil / Le Robert). La consitution d’un tel vocabulaire rompt avec la conviction que la différence des langues, les réseaux de mots, les structures syntaxiques sont sans importance pour comprendre les concepts. Elle prend également ses distances avec l’idée qu’il existe une langue philosophique reine, pour considérer à égalité toutes les langues. Équivoques d’une langue, barbarismes et solécismes des traductions sont autant de symptômes qu’il faut tenir compte de la spécificité des langues pour penser. Barbara Cassin expose ici son projet. Fosca Mariani Zini et Alain Pons en illustrent le sens et la finalité en évoquant leur expérience de philosophes et de traducteurs de la langue italienne.

Mariella Colin

De la plèbe au prolétariat : représentations de la foule dans l’œuvre de De Amicis

La pertinence et l’intérêt du choix d’Edmondo De Amicis pour une analyse des représentations de la foule et de leur évolution dans l’Italie libérale sont justifiés par le fait que dans l’œuvre de cet auteur mineur du siècle dernier se reflète un parcours politique et idéologique exemplaire, allant de l’enthousiasme inconditionnel pour les valeurs et les institutions de la monarchie libérale à l’adhésion, tout aussi sincère, à la doctrine socialiste. Les représentations de la foule sont inscrites dans La Vita militare, Cuore, Sull’oceano et Primo Maggio : des ouvrages qui sont aussi les pivots autour desquels s’articule l’œuvre de notre auteur, dont la lecture permet de mettre bien en évidence la parabole. La double approche choisie dans cet essai met en relation la manière dont se répondent la vision idéologique et le traitement littéraire au fil des textes, et souligne l’étroite imbrication des références idéologiques et des modèles esthétiques.

Lucien Faggion

« Affanni », trahison et justice à Venise au XVIe siècle

Le procès instruit en 1578 à Venise par l’Avogaria di Comun, suprême magistrature d’appel de la République, permet de donner un éclairage particulier non seulement sur les réseaux de pouvoirs, les systèmes d’alliance et de solidarité existant à Venise, mais aussi sur l’intense activité des avocats de la Terre Ferme, présents dans la capitale et soucieux de favoriser la faction à laquelle ils appartiennent dans le dernier tiers du XVIe siècle. Le délit de falsità dont s’estime victime Appolonia Collomba, soutenue par son avocat Lucillo Cereda, rend perceptible les rapports qui existent entre les élites du Dominio, déchirées par des luttes intestines d’une très grande violence, et une partie du patriciat de Venise, seul détenteur des pouvoirs politiques et judiciaires de l’État.

Alessandro Fontana

Dalla difesa sociale alla difesa della razza

L’article tente de décrire un épisode assez obscur, mais lourd de conséquences sur les politiques de discrimination, d’exclusion, et de massacres des États totalitaires au XXe siècle : il s’agit du moment où, au XIXe siècle, la question de la sécurité entre les nations – qui était fondamentalement liée à l’état de guerre et aux rapports extra-juridiques entre les États – est associée à des pratiques sécuritaires internes aux États qui en prolongent et en renforcent les effets. S’appuyant sur la formulation par Beccaria et Bentham du système pénal classique, fondé sur les présupposés de la liberté morale, des intentions et de la responsabilité individuelle, l’article parcourt l’évolution des théories juridiques en montrant l’émergence progressive du concept de danger public et d’un droit pénal basé sur le concept de « légitime défense de la société contre les individus dangereux ». Ce nouveau système, perfectionné et radicalisé par l’école anthropologique italienne, qui formalise le concept de sécurité sociale, aboutira aux théories sur la sécurité de l’État sur lesquelles se sont basées les expériences du fascisme et des grands États totalitaires du XXe siècle.

Orsetta Innocenti

L'immagine della folla in guerra : Calvino, Fenoglio, Primo Levi

Cet essai se propose d’étudier l’image de la foule en temps de guerre à certains moments clés essentiels de la littérature contemporaine. L’analyse se fonde sur la relation étroite entre la représentation de la foule et celle de la ville, telle qu’elle est perçue dans l’imaginaire littéraire à partir de la modernité. Le concept même de foule connaît dans le temps une profonde évolution, qui va de pair avec celle de l’image de la métropole. Ainsi, à la foule des individus qui traversent les grandes capitales du XIXe siècle, se substitue d’abord la masse des grands mouvements ouvriers puis, avec l’avènement de la grande guerre, la foule fantasmatique composée d’individus solitaires qui errent dans les espaces métropolitains rendus déserts par les nécessités de la guerre. La césure radicale provoquée par le premier conflit mondial se fait toujours plus profonde jusqu’à ce que la seconde guerre mondiale marque définitivement la fin des concepts traditionnels de foule et de métropole, préparant l’avènement de leur nouvelle représentation post-moderne. Dans ce contexte, l’expérience de trois auteurs italiens – Calvino, Fenoglio et Primo Levi, qui ont en commun leur double rôle d’écrivains et de témoins – s’avère particulièrement significative. Les cas de Calvino et de Fenoglio se révèlent assez semblables : pour tous deux, la guerre est d’abord la conclusion collective dénuée de sens de la propagande du régime et, dans un second temps, l’occasion de se racheter individuellement (à travers le choix de la résistance). Dans quelques œuvres (pour Calvino, le recueil de récits L’entrata in guerra et le roman de la résistance Il sentiero dei nidi di ragno et, pour Fenoglio, le roman Primavera di Bellezza en particulier), tous deux cherchent à comprendre les profondes transformations des comportements sociaux de la foule déterminées par les villes en guerre. Le cas exceptionnel de Primo Levi, témoin à Auschwitz des comportements de cette foule particulière que constituent les habitants du Lager, est différent mais encore plus significatif. Le camp de concentration peut ainsi être défini selon les propos de Marc Augé comme le premier vrai « non-lieu » de l’époque contemporaine, et l’analyse serrée du livre témoignage de Levi (Se questo è un uomo) met en lumière les processus de représentation d’une foule de « non-hommes » décrits avec une attitude manifeste de « narrateur anthropologue » (selon l’heureuse définition de Daniele del Giudice). Il s’agit d’une représentation paradoxale et inversée mais qui anticipe toutefois, à certains égards, certains traits caractéristiques de la métropole moderne, babélique et multi-ethnique, et de ses habitants.

Enzo R. Laforgia

Come addomesticare il mostro. Il problema della folla e la cultura reazionaria tra Otto e Novecento

Entre le XIXe et le XXe siècles, dans un contexte caractérisé par de fortes tensions sociales et de profondes transformations économiques, on remarque en Italie une attention diffuse à l’égard du nouveau sujet politique propre à la société de masse naissante : la Foule. Criminologues, psychologues, anthropologues, spécialistes de la politique se consacrent à l’analyse de ses aspects pathologiques et de ses spécificités, préfigurant, pour ce nouvel objet d’étude, des champs disciplinaires spécifiques (philosopie de l’association, psychologie collective ou sociale). L’intérêt porté aux nouveaux phénomènes collectifs se rencontre aussi chez les élites intellectuelles qui observent avec inquiétude le processus irréversible de politisation des masses. Des personnalités comme D’Annunzio ou Enrico Corradini, animées par un instinct premier et immédiat de répulsion et de dégoût à l’égard de la Foule-monstre dans toutes ses manifestations, y compris celle de l’Assemblée parlementaire, pressentent la possibilité de domestiquer les masses pour pouvoir les posséder et les dominer. À cette fin, ils imaginent aussi la possibilité de récupérer, en les modernisant, les potentialités mytho-poétiques du théâtre grec. En visant le contrôle des masses à travers des liturgies laïques et des mythes modernes, leurs tentatives représentent une prémisse intéressante des formes nouvelles qu’adoptera par la suite la politique dans les phases successives de l’histoire italienne.

Laura Malvano

De « la fiumana dell’Umanità assetata di giustizia » à la foule consensuelle du fascisme : à propos de la représentation de la foule en peinture

L’article de Laura Malvano est consacré à la représentation de la foule dans les arts figuratifs. Dans les années-charnières entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, la foule est un objet privilégié du langage iconique. Porteuse de messages de ralliement et de mobilisation, elle s’impose comme image-symbole chez des artistes comme Emilio Longoni et Giuseppe Pellizza, puis chez les futuristes qui accompagnent les luttes et les mouvements sociaux qui secouent l’Italie jusqu’à la veille de la première guerre mondiale. Devenue icône de « l’art social », la foule est sublimée dans l’esthétique fasciste, où elle devient métaphore de l’unanimité des Italiens et de leur duce, une fois domptées les foules rebelles des « colonnes bolcheviques ».

Andrea Matucci

La folla nel romanzo storico italiano da Manzoni a Pirandello

Après 1789, aucun romancier ne peut se soustraire à la nécessité de faire apparaître dans ses pages le nouveau sujet collectif et acteur de l’histoire. De Manzoni à Verga, jusqu’à D’Annunzio et Pirandello, la foule peut donc constituer la menace d’une effrayante et incontrôlable explosion d’irrationalité presque animale ou bien elle peut être, au contraire, la somme d’un nombre infini de rationalités individuelles, l’expression d’une âme populaire qui, auparavant, n’avait jamais pu se réaliser dans l’histoire. En tout cas les écrivains essaient, dans une suite de tentatives, de résoudre le problème de l’insertion de cette nouvelle présence et de son rapport avec les sujets individuels qui sont traditionnellement les agents du roman. Seul Pirandello parviendra, dans I vecchi e i giovani, à donner à la foule une véritable dignité de personnage collectif.